samedi 19 décembre 2009

La revanche de Gitche Manitou

J’ai vu un grand soleil blanc, plus blanc que la mort, telles cent milliards de milliards de lampes à vapeur de sodium entassées dans ce globule démesuré qui envahissait les cieux à une vitesse inquiétante. J’ai couru dans le sens inverse, je me suis dit ça y est, dans deux heures on sera tous morts, je me suis retourné pour en voir la progression, faillant y laisser mes rétines, puis ma course a été rejointe par quelques femmes, des adolescents, un vieillard. Personne ne criait, tout le monde fuyait, le plus sérieusement du monde. Il était inutile de s’époumoner : devant la mort certaine, devant la désintégration du monde, seul courir semble avoir un sens. Et pourtant. J’ai couru jusqu’au Musée des Civilisations : la bâtisse me semblait solide, inébranlable. Les employés et les clients s’étaient dispersés dans la panique. Un préposé à la billetterie regardait par la fenêtre teintée, figé, hypnotisé, le grand soleil blanc s’accroître en avalant les nuages. Je l’ai saisi par les épaules, lui ai dit ne reste pas là, planque-toi. Il n’a pas bougé et j’ai poursuivi ma course jusque dans la salle d’exposition sur les Amérindiens.

Une heure plus tôt, à deux cents kilomètres d’où j’étais, à Montréal, les poteaux d’Hydro-Québec s’embrasaient comme des allumettes, l’asphalte se soulevait, craquait de partout et révélait des tuyauteries éviscérées qui projetaient leurs liquides en tous sens, aussitôt évaporés dans cette apocalyptique température. Les corps bouillaient de l’intérieur pendant une fraction de seconde, puis se vidaient de leurs eaux et devenaient, à peine une seconde plus tard, des fragiles masses de cendres qui s’effondraient au premier vent. Les automobiles explosaient comme des étincelles incandescentes. A l’aéroport, un avion s’était écrasé. Il avait foncé directement à travers tous les restaurants de l’aéroport, le Tim Horton’s, la brulerie St-Denis… Il y avait des Timbits et des grains de café qui trempaient dans l’essence. Des employés de banque s’étaient enfermés dans les voûtes et patientaient, spéculant sur ce qu’avait provoqué cette soudaine lumière aveuglante, cette chaleur brûlante. Dans une garderie, les stagiaires avaient vainement enfermé les enfants dans leurs casiers. Dans les hôpitaux, les infirmières avaient déserté. Des autobus étaient immobilisés un peu n’importe où, dans les voies inverses, dans les stationnements. Les métros et leurs passagers étaient prisonniers de la terre, perdus.

Ils n’avaient eu qu’une heure pour réagir. Au début une toute petite boule de lumière, grosse comme un vingt-cinq sous, avait pris naissance devant le complexe Desjardins. Des curieux s’étaient amassés autour, puis on avait appelé la police, mais avant qu’ils n’arrivèrent, déjà, les fenêtres des édifices autour avaient éclaté, trois hommes étaient morts, deux autres aveuglés et les médias parlaient déjà d’un phénomène inexplicable au centre-ville de la métropole québécoise. Des hélicoptères de l’armée s’étaient effondrés comme des moustiques en sondant l’improbable singularité. On recommandait aux Montréalais de se cacher dans leurs sous-sols, et aux gens des régions de ne pas approcher l’ile, et même de s’en éloigner. Les ponts étaient congestionnés. La ville était dans une agitation sans pareille. Puis, une heure plus tard, plus aucun signal en provenance de Montréal. Rien. Que le sinistre écho de la mort et de la désolation. Et le soleil blanc poursuivait son expansion meurtrière.

Alors que le monde, dehors, se consumait, j’étais absorbé par des considérations historico-sociologiques. Les Amérindiens considéraient que la différence entre l’homme et l’ours, et à ce compte, tous les animaux, était de nature culturelle. Ils mangent comme les hommes, chassent, à l’hiver ils préfèrent dormir, ils élèvent leurs bébés avec amour et leurs enseignent tout ce qu’ils doivent maîtriser pour survivre en forêt. Les ours sont des hommes autres. Pour l’Européen qui arriva au Nouveau-Monde, la terre était un endroit à exploiter. Il y avait un rapport hiérarchique entre l’homme et le reste de la nature. Il approcha l’Amérique avec un esprit mercantile. Il fallait que ses expéditions rapportent. Avait-on, nous les blancs, attisé la colère du Gitche Manitou, le courroux du Corbeau, à force de trouer la terre de nos machines, à force de noircir l’air de nos usines, de salir les eaux de nos shampoings et eaux de toilette? Je regardais les accoutrements, les lances, les flèches, que les muséologues avaient choisis d’exposer aux ignores citoyens de notre colonie qui trouvaient ça ben beaux, les costumes, et j’imaginais des musées futurs où l’on exposerait des télévisions (dans le rôle du conteur-chamane), des manettes de Playstation (dans le rôle de l’arc à flèches), une statue de Jean Charest (totem), une vidéo d’une nuit au Red Lite (ghost dance), des machines-à-sous (offrandes aux divinités) et des photos de jumelés rose et blancs (tipis). Je ne ressentais aucune fierté, seul m’habitait le regret de ne pas avoir été un révolutionnaire de la trempe du Che, de ne pas avoir assez tenté de mettre fin à toute cette folie. De toute façon, le Gitche Manitou s’en chargeait maintenant.

Dans quelques heures à peine, le monde occidental serait sans doute détruit. Tout ce qui en resterait, dans cinq cents ans, serait exposé, peut-être, dans des musées. Peut-être habiterons-nous dans d'immenses arbres modifiés génétiquement, dans lesquels pousseraient des tables et des chaises organiques et dont la sève fournirait à l’homme tous les nutriments nécessaires à sa santé? Peut-être communiquerions-nous enfin avec les morts grâce à des technologies impensables? Peut-être serions-nous enfin capable de faire à notre guise des rêves lucides – la nuit aller baiser des collègues de travail fiancées, aller pêcher sur une mer lunaire, s’asseoir sur les anneaux de Saturne, déterrer des cadavres juste par curiosité, ou même se lancer en bas de la tour Eiffel? Ou aurons-nous enfin soumis la nature à nos besoins – de téléviseurs 340 pouces, de gel ultra-ferme, de Hummer, de Slap Chop, de grille-pains à ions, de poupées gonflables en polymère méga-moite?

Une femme noire arriva en criant et en disant ô Lord, ô Lord, me sortant de mon hypnotisme. Elle criait en anglais que la fin du monde était arrivée, bla, bla. Rien que je n’avais pu conclure par moi-même. Je lui recommandai de se calmer, de respirer pour les dernières fois par ses narines et de prier. La fin du monde, me disais-je, c’était tout de même moins pire que la mort dans un centre d’accueil. Tout le monde meurt en même temps; on se sent moins seul. Je ressortis du labyrinthe de l’exposition. Dans le hall, la lumière était si vive qu’il me fallu mettre mes Ray-Ban, et plisser les yeux pour y laisser entrer un minimum de lumière. Des gens s’étaient couchés par terre et attendaient la mort. Un musulman faisait des révérences à ce soleil nouveau en tonitruant en arabe des paroles de supplication. Dehors, les voitures explosaient. On entendait les structures métalliques se dilater dans d’odieux feraillements.

La chaleur devenait insupportable. Des gouttes de sueurs me chauffaient les yeux, me privant de la vue. Je dus m’asseoir par terre, impuissant, aveugle. Mes oreilles se mirent à siller. Je portai mes mains à mon visage. J’entendais des cris de souffrance, tout près. Les fenêtres éclataient. Le musée s’écroulait. Des morceaux de béton s’effondraient près de moi. Je reçus un bloc sur le pied gauche et j’hurlai de douleur. En ouvrant la bouche, je la sentis s’assécher aussitôt, comme s’il eut s’agit d’une goutte d’eau sur un rond de poêle rouge, mon estomac même semblait sec comme un biscuit. J’étais envahi, vaincu, par la lumière, la chaleur. La seconde d’après, tout était blanc.

Puis, plus rien. 

 

jeudi 3 décembre 2009

Angélus l'ermite

Il est taciturne, ces jours ci, Angélus. Oui, il s’est retiré du monde, s’est cloîtré dans son loft, s’est enveloppé dans une couverture, et telle une huître, il attend que la menace passe. Quelle menace? Celle du monde, d’une société tissée de stéréotypes, d’un monde de sédentarité – autant du corps que de l’esprit – qui paradoxalement vante d’une part ses libertés sans limites et d’autre part incite à prendre racine, à s’immobiliser au centre des milles horizons qu’elle dessine. La menace de vieillir et d’avoir tout manqué, de se retrouver incapable de remédier aux regrets. Angélus a donc décidé de s’enfouir la tête dans les livres, dans la musique, le vin, le MDMA. Il a lu Nietzsche, Borges, Lovecraft, Poe, Miller, Joyce, a abusé des arpèges hypnotiques de Radiohead, des illuminations symphoniques de Haydn, des saignements chantés de Jeff Buckley. Il a bu des rouges de Californie et des blancs de Nouvelle-Zélande, des portos ordinaires et des scotchs iodés. Quant au MDMA, ce fut un complément fort intéressant, dirait-il, à sa monosexualité des derniers jours.

Angélus souhaite changer de vie. Il a envie de dire à son patron qu’il fucking quit, pas parce qu’il trouve son job moche, ni parce que ce n’est pas assez payant, non : juste pour faire changement. Pour sentir qu’il ne sera pas trente autres années à raconter des demi-vérités à des enfoirés de millionnaires aux quatre coins du monde, à voir la réceptionniste passer d’une jeune poulette dynamique à une vieille datte séchée et frustrée. Déjà, il est certain d’avoir remarqué un changement des ses habitudes vestimentaires. Alors qu’avant, elle osait les décolletés et les jupes courtes, on ne la voit maintenant plus qu’en tailleur (ce qui n’est pas moins sexy) ou en pantalons. Bientôt, elle portera des trucs fleuris. Et, s’il ne quitte pas ce boulot, lui, finira avec des bretelles, des bas à motifs, et des tas de plumes Montblanc accumulées avec l’ancienneté (un concept qui l’exaspère, soit dit en passant).

Mais, dîtes, que fera-t-il d’autre, hein? Il ira travailler sur un bateau de croisière dans les Caraïbes, bien sûr, bien sûr. Il ira enseigner l’anglais à des Taïwanais. Il ira faire un deuxième bac, cette fois ci, pourquoi pas, euhm, tiens, en histoire de l’art, question d’étudier quelque chose d’utile à cette société-des-nombres. Ah non, j’ai une bien putain de meilleure idée, fuck, il s’ouvrira un Gentlemen’s Club. Yup! Il fera démolir un centre d’aide aux clodos superflu et mal entretenu et il bâtira un édifice tout illuminé de néons, de xénons et de tétons où seront présentés les meilleurs shows de lesbiennes en ville.

 Il y a songé, vous savez, à tout ça, le plus sérieusement du monde. Puis, il s’est dit que tout ça était nul. Nul, nul, nul. C’est zéro (c’est zéro, c’est zéro). Ce n’est pas un bon plan. C’est de par l’en dedans que le problème doit être, pas par l’en dehors!  Il en a parlé à senseï Huan. Senseï Huan lui a dit que la solution c’était l’aïkido. Il en a parlé à Marianne. Marianne lui a dit que la solution était de la baiser. Il en a parlé à son père qui lui a dit que la solution était Jésus-Christ. Il en a parlé avec une créature imaginaire masquée rencontrée dans un trip de shrooms, elle lui a dit que la solution était… la nature. Il est allé camper dans les Adirondacks. Décoller de la gomme de pin, lancer des cailloux dans le vide, sentir des champignons étranges, surprendre des canards en train de copuler, ah! que ce Zorro de la psilocybine avait raison! La nature replace vraiment les idées, mais…

De retour en ville, il semblait à Angélus qu’il était passé d’un monde à l’autre, littéralement : le monde des arbres – le monde des automobiles. Le monde des bébites – le monde des hommes (et des femmes, si vous insistez, rhaa). Il s’est comme un expatrié de la nature dans un univers de béton, de pognon et de tét… non. Alors il est resté enfermé. Chez lui. Seul. Avec Nietzsche, Thom Yorke et Kim Crawford. Seul Louis est venu le visiter. Il lui a demandé s’il était déprimé. Angélus n’était pas déprimé. Il voulait seulement être seul. Il réécrirait des pans entiers de son existence et quand il serait prêt, il sortirait au grand jour sur un balcon, comme Évita, et proclamerait des vérités nouvelles en harmonie avec un chœur d’anges. Kyrie Angéluuuuuus.

D’ici là, terré dans ses couvertures, Angélus attend la Révélation. Celle par quoi tout s’éclairera enfin. La fenêtre de la cuisine s’ouvrira dans une phosphorescence aveuglante et une voix solennelle lui dira : « Angélus, ceci est ton putain de destin ». Et il répondra alors : « Va te faire foutre, j’te connais pas. On se pète des amphètes? »

 

lundi 30 novembre 2009

Combler la carence

 

Nous avions roulé deux joints, des missiles, et avions arrêté la voiture dans un stationnement enneigé du Parc de la Gatineau. Isabelle, sa demi-sœur Kathy et moi, revenions de la première soirée de snowboard de l’hiver. Nos vêtements étaient humides et il faisait bon de se sentir les pieds libres, dans nos bottes de neige. Des flocons épars tombaient de la nuit, larmes gelées de la lune qui se déposaient comme des oiseaux sur la nature endormie de l’hiver. J’avais abaissé le siège du passager, m’étais allongé pour envoyer la boucane au plafond de la Saturn, et la regarder s’échapper par la fente de la fenêtre à peine entrouverte  jusque dans la Voie Lactée.

 

Isabelle et Kathy se connaissaient depuis deux ans : le veuf père d’Isabelle avait rencontré la cocue mère de Kathy, ils s’étaient mariés et passaient tous leur temps libre à rénover un chalet au Lac Simon. Isabelle travaillait à temps plein à l’animalerie de son père, en attendant de savoir quoi faire de sa vie, torchait des chiots, des iguanes et la cage d’Ivan le perroquet (gros caca! gros caca!). Kathy, à vingt ans, était de deux ans sa cadette, étudiait en biotechnologie à l’Université d’Ottawa et bossait dans un restaurant de la rue Sparks tenu en affaires par des marées de fonctionnaires constamment en pause.

 

Kathy, assise derrière, racontait comment son ex la baisait mal : il ne variait pas le rythme, ne lui touchait que les seins de façon grossière, il bavait quand il l’embrassait, disait cowabunga! avant de la pénétrer, avait des boutons dans le dos et lui parlait de ses « succès » à Everquest moins d’une minute après avoir joui. Isabelle raconta ensuite sa soirée avec un client de l’animalerie, propriétaire d’un abyssin, ponctuant son récit par des suçotes répétées sur le joint et de habiles nuages. Elle s’était retrouvée dans une limousine avec lui, une rouquine inconnue et un autre type tout à fait inélégant. Elle s’était fait lécher par toutes leurs langues, trente doigts l’avaient manipulée, l’avaient explorée. Puis, se faisant traiter de salope par le gros colon, elle avait pris tout son sperme en bouche, et le lui avait recraché en pleine gueule, encore empalée sur la verge de son client qui se faisait aussi lécher les couilles par Cheryl Blossom.

 

-       Aww. T’as vraiment du meilleur cul que moi, Isabelle. Sauf que j’aurais jamais sucé ce gros colon, moi…

-       Bah, dans le feu de l’action, tu sais, ca dérange moins. C’était tellement excitant dans la limousine. Et la rouquine elle aimait ça, elle, se faire traiter comme de la viande, alors je prenais son exemple.

-       Allumant, ton histoire, en tout cas, dit Kathy en me fourrant le joint entre les lèvres.

-       Avoir su, dis-je connement, nous serions allés faire de la snow en limousine!

-       Chiâle pas contre ma Saturn, toi!

-       Non, non, j’adore ta bagnole, vraiment.

-       Shotgun.

 

Elle s’empara du joint, retourna le brasier vers le fond de sa gorge et emprisonna le filtre improvisé entre ses dents. Dans des froissements de nylon, elle se contorsionna pour embarquer à cheval par-dessus moi, approcha ses lèvres des miennes et me souffla un torrent de fumée en pleine gueule. Je m’étouffai un peu.

 

-       A ton tour, chérie, vas-y, tire, dit-elle à Kathy en lui passant le joint.

-       Ok.

 

Je voyais le visage de Kathy à l’envers, moi qui étais allongé le siège du mort, elle sur la banquette. Elle empoigna mon visage entre ses deux mains puis approcha sa bouche. Alors qu’une tempête de marijuana rageait dans mes poumons verdis, je sentis la main d’Isabelle se faufiler jusqu’entre mes cuisses. Elle serra les doigts au bon endroit.

 

-       Je suis sure, dit-elle à Kathy, qu’on peut dès maintenant arranger ton problème de mauvais sexe…

-       Tu… tu crois?

-       Je ne sais pas, Angélus, qu’en penses-tu?

 

Avant que je n’aie pu répondre, Kathy me mordillait un lobe d’oreille, me léchait le cou, ôtait son manteau et Isabelle ôtait mes pantalons de neige, retirait mes combines…

 

La Saturn était devenue une paradisiaque planète de nylon au ciel de ganja, les manteaux et pantalons de neige entremêlés à nos corps partiellement dénudés. Les demi-sœurs n’osaient se toucher, sinon le bout des seins, que moi je prenais un plaisir à flatter, à écraser, à bécoter. Dans les premières minutes, j’étais plus doux avec Kathy, qui me semblait plus réservée, moins enflammée, mais au fur et à mesure que son désir croissait, que ma langue agissait comme une tornade de chair humide sur son clitoris, elle se transformait en bête, dirigeait mon index entre ses fesses, me mordait, tirait mes cheveux. Isabelle se masturbait et passait sa langue sur le bout de ma verge tendue.

 

A un moment, je trouvais que nous étions trop à l’étroit, j’ouvris la portière et jetai Kathy dans la neige, sous les étoiles qui nous épiaient par billions. Isabelle dit non, c’est froid!, mais je lui pris la bouche entre mon pouce et l’index, et lui dit ne crains rien, tu auras chaud. Elle glissa de la voiture à quatre pattes dans la neige, avança vers Kathy qui, jambes écartées dans les airs pour leur éviter le contact de la neige, hésitait en voyant Isabelle s’approcher. J’écartai les fesses d’Isabelle et m’enfonçai en elle lentement, les genoux dans la neige, alors qu’elle continuait d’avancer vers sa demi-sœur – elle gémit, sortit la langue et se mit à lui lécher les mollets. Kathy, à ma surprise, ne put se retenir : elle prit la tignasse d’Isabelle d’une main ferme, lui écrasa la face dans son sexe, vas-y chérie, lèche, fais moi jouir, donne moi du bon cul, oh, ah, oui, c’est ça, ah que t’es cochonne, enfonce moi ton pouce dans l’cul, ah putain, c’est froid.

 

Quand j’eus joui généreusement dans Isabelle, qui s’essuyait les cuisses, Kathy se releva, assise les fesses dans la neige et ignorant le froid, elle s’insurgea :

 

-       Angélus, j’ai des petites nouvelles pour toi. T’as pas fini. Ma demi-sœur est bien bonne avec sa langue, toi aussi, mais ca ne me suffira pas… j’ai une carence à combler.

 

L’étudiante empoigna mon sexe déjà ramolli par la base, ouvrit grand la bouche et le prit tout entier entre ses joues. Isabelle me lançait de la neige dans le dos alors que Kathy se masturbait en faisant tournoyer sa langue, la bouche pleine.

 

-       Kathy, t’en avais vraiment besoin, hein? lui dit sa demi-sœur. Alors si c’est comme ça, autant en profiter, mais christ qu’il fait frette.

 

Isabelle vint en aide à Kathy pour que je retrouve ma fermeté. Il n’en fallu pas long, et Isabelle tira Kathy vers l’arrière, la forçant à se coucher le dos dans la neige. Elle s’accroupit alors et lui écrasa son sexe sur les lèvres. Alors que je baisais Kathy avec une férocité jurassique,  elle levait la langue vers la vulve de sa demi-sœur, comme si elle fut source de la dernière goutte d’eau du monde. Isabelle s’amusait à nous lancer de la neige, à en faire fondre dans le nombril de Kathy, à m’en lancer sur le torse, en bougeant le bassin afin d’améliorer la friction avec la langue de sa chérie alors que je dévergondais celle-ci avec verve. Enfin, je la relevai, l’accotai sur le métal glacé de la Saturn, et je la pris avec une sauvagerie renouvelée, alors que ses seins faisaient fondre la neige tombée sur le capot et qu’Isabelle trouvait le moyen de faufiler ses doigts jusqu’à clitoris. Elle jouit longuement, resserrant mon sexe en elle, hurlant comme une louve.

 

Nous terminâmes notre soirée dans le sous-sol chez le père d’Isabelle et la mère de Kathy, à écouter Election avec Matthew Broderick, sous une couverture carrelée. Vers une heure du matin, la sœur biologique de Kathy rentra (sa chambre était au sous-sol). Elle semblait être dans tous ses états.

 

-       Ca ne va pas chérie? demanda sa grande sœur.

-       Bah. C’est Justin. Il s’imagine que les filles, on voudrait tous baiser comme dans les films de cul… Il m’écœure! Pas envie de me faire enculer à quinze ans, me semble que j’aimerais ça m’améliorer de l’autre bord, avant.

-       Ah, encore une histoire de mauvais cul… Y’a des remèdes pour ça, tu sais!

-       Ah oui, lesquels?

-       Va faire un peu de snowboard!

-       Ouais, ajouta Isabelle, même si c’est frette, j’te jure que ça marche…

-       Vous êtes fous, hostie.

 

Sous la couverture, Isabelle me pinçait le prépuce.

jeudi 26 novembre 2009

Le maître des marionnettes

La vie est trop simple dans un seul corps, vraiment. Je m’imagine être une sorte de maître des marionnettes et posséder plusieurs vies, les incarner à volonté, et zwwwip, m’extirper de l’ennui de l’un pour régler les problèmes de l’autre, passer du mec qui doit expliquer sa gaffe à son patron au mec qui doit, le pauvre, arbitrer un match de volley-ball de plage féminin. Puisqu’il est non souhaitable de vivre pour toujours (j’ai déjà essayé, ça craint, croyez-moi), ne pourrait-il pas y avoir au moins la solution de rechange – celle d’expérimenter plusieurs karmas simultanément? Comme c’est moche de ne pouvoir à la fois d’une part connaître la volupté corruptrice de l’extrême richesse et d’autre part la rudesse frétillante de la pauvreté, de la misère à s’en chier dessus. De ne pas pouvoir à la fois être la proie et le prédateur, de ne pas pouvoir à la fois décocher la flèche et la sentir nous déchirer muscles et artères. J’aurais plusieurs marionnettes, et de toutes les couleurs, oui, je cumulerais des vies, les chérirais, les maudirais peut-être, aussi, par moments, mais une chose est sure, j’en aurais une si vaste collection, qu’en une seule vie, j’aurais goûté à un concentré d’existence humaine et nulle âme millénaire ne saurait se revendiquer d’avoir connu davantage.

Je serais Mario, coach de hockey, marié à Suzette depuis vingt-cinq ans, ignorant comme un vilebrequin, mais un maître pédagogue de son sport. Je gagnerais des tournois anonymes à Fort-Coulonge ou à St-Marc des Carrières. Je conduirais un pick-up Ford que j’astiquerais avec toutes sortes de produits nocifs pour l’environnement. Un jour, je reviendrais d’un tournoi plus tôt que prévu, l’équipe éliminée dès la première ronde, et je retrouverais Suzette la tête enfouie sous la robe de Guylaine (un prénom parfaitement lesbien) en train de lui laver la chatte de sa langue. Mes genoux lâcheraient, je m’effondrerais, en échappant un aaaah! de désespoir poussé du fond du ventre. Zwwwip!

Je serais Charlène, danseuse érotique, dix-neuf ans, belle comme une cerise, conne comme une tourtière mais ferme comme une buche. Je repérerais un soir un mec désespéré, je lui dirais, first dance is free, honey, come with me. Je lui écraserais un sein en pleine bouche et j’essayerais de lui faire bouffer tout entier jusqu’à ce qu’un peu de bave lui coule sur le menton. Je dirais fuck it, fuck the rules, let me suck your cock, sexy, et je le ferais venir sur ma langue, sortie et toute aussi raide que son boyau d’arrosage, au milieu d’un sourire à la Ronald McDonald. Zwwwip hip hip!

Hourra! Je serais un pêcheur indien, partirais le matin au lever du soleil, je ramènerais assez de poisson, le soir, pour nourrir une famille de huit enfants, et je m’endormirais en lisant les Upanishads à la lueur d’une lampe à l’huile. J’aurais les ongles noircis par le labeur, un sens de l’odorat aiguisé. Un de mes enfants se ferait bouffer par un léopard et on organiserait une chasse sans précédent. Nous abattrions enfin l’animal assassin et organiserions une grande fête. Du lait de vache? तुम पागल हो!

Je serais un général dans un pays d’Afrique, un véritable enfoiré de cinglé, et j’ordonnerais des massacres ethniques : ces petites sous-tribus infâmes qui souillent le territoire et ne reconnaissent pas ma suprématie n’en mèneraient pas large! Je finirais dans une prison au Gabon où on me ferait subir des atrocités merveilleuses, créatives et méritées.

J’aurais presque tout oublié, le nom même de mon fils, mon âge, oublié comment pisser droit, comment me faire un grilled-cheese. Tout ce dont je me souviendrais, oui, c’est la belle Germaine. Germaine que j’avais connue à la patinoire locale alors que nous avions treize ans. Germaine et sa robe fleurie. Ses mitaines à four. Son verre de St-Raphaël. Germaine et moi dansant seuls dans notre salon pour notre cinquantième anniversaire de mariage. Elle viendrait tous les jours à la même heure et prendrait mon visage entre ses vieux doigts rabougris, et plongerait son regard dans le mien et me dirait je t’aime. Puis je mouillerais mon pantalon.

Je serais recteur d’une faculté de philosophie. J’aurais une maison dans le meilleur quartier de la ville et j’organiserais des soirées intellectuelles où les meilleurs cerveaux, l’élite que j’aurais en partie créée, prononceraient de grandiloquents discours sur la place du philosophe en société, sur l’identité, ou sur la phénoménologie herméneutique de Paul Ricœur. Éventuellement, les étudiantes se transformeraient en ménades, et nous exploserions nos chairs dans une bacchanale sublime, supernovae au milieu de la nuit noire.

J’en aurais, des vies, des expériences, oh oui, et je n’hésiterais pas à en prendre, des risques. Je flamberais des payes dans des casinos de Vegas ou, plus intelligemment, je jouerais à la Bourse, plus humainement, j’inviterais des clochards à souper pour Noël et, plus cruellement, je kidnapperais des enfants.

J’ai une conscience qui cogne aux fenêtres de ma perception et ne cesse de crier : putain, laisse-moi vivre autre chose, laisse-moi habiter Seattle, Kuala Lumpur, Moscou; laisse-moi engloutir un litre de vodka tous les jours avec du chlordiazépoxide et des puffs de diméthyltriptamine; fais-moi bouffer du cerveau de singe, du chat ou même de l’humain; pourquoi t’essaierais pas, juste une fois, de baiser un mec? de virer une brosse au Jägermeister dans mon bureau? de braquer une banque déguisé en Spider-Man?

Vivre une seule vie à la fois, voilà mon calvaire.

Je suis né pour être maître de marionnettes.

samedi 14 novembre 2009

Yoga et bricolage

Elle fait du yoga dans des pantalons bien moulants rouges, ses jambes parfaites bien écartées. Je jurerais qu’elle est mouillée, là-dessous. Ses seins sont bien écrasés sur son corps par le tissu serré de sa camisole achetée chez lululemon. Ses cheveux blonds sont attachés en queue de cheval. Elle n’a pas de rouge-à-lèvres ni rien. Elle boit du lait de soya et du thé vert, c’est sur. Elle baise avec des condoms bios. Elle a forcé son mec à acheter une SMART.

J’arrive par derrière alors qu’elle est assise en position du lotus en respirant bien profondément. Je pose mes mains doucement sur sa taille, n’interrompez pas votre respiration (avec l’autorité d’un gourou), inspirez, expirez, c’est cela, oui. Je suis de mes doigts la trajectoire de l’air dans sa poitrine, en passant entre ses seins. Sa respiration s’intensifie. J’appuie mes mains sur son ventre. Sentez l’air dans votre ventre. Elle rentre le ventre, ma main glisse plus bas, elle soulève son bassin, elle veut que je la touche. Pourtant je remonte plutôt mes mains jusque sous ses seins. Je veux la faire patienter, mais j’échoue… j’empoigne son buste, sens ses mamelons. Sa respiration devient brisée. Madame, continuez à vous concentrer sur votre respiration. Puis, je fais descendre mes mains, soudainement. Je lui masse son sexe à travers le tissu, lentement, parfois de toute la main, d’autres fois juste du bout de deux doigts. Le tissu s’imbibe, se mouille. Je sens de mieux en mieux les reliefs, j’arrive à repérer à peu près où se trouve la petite bille-de-toutes-les-joies. Elle pousse de petits sons.

Ses épaules sont maintenant plaquées contre le sol. Elle a levé le bassin, ses tibias dans un angle à quatre-vingt dix degrés avec le tatami. Moi je suis à genoux, son sexe à quelques centimètres de ma bouche. J’enfonce mon visage où elle le veut. Le tissu est mince. Ma langue et mes lèvres s’agitent, elle bouge le bassin pour accentuer la friction. Je la baiserais à travers le tissu. Restez bien en place, respirez… je reviens.

J’accours au bureau, j’en reviens avec une petite paire de ciseau. Elle semble inquiète en me voyant revenir, mais comprends vite. Je découpe le tissu avec prudence, autour de son sexe. Je lance les ciseaux avec vigueur et ils se plantent dans le mur, bien droitement. Je recolle ma langue, de tout son long, sur son sexe et je ne la bouge que très lentement, pouvant enfin goûter son nectar. Elle me dit qu’elle manque de force dans les jambes. Je lui permets de se mettre à quatre pattes. Elle écrase sa joue sur le matelas, lève les fesses bien hautes, une courbe au nombre d’or se forme. Je dépose mes mains sur son derrière, approche mes doigts de la découpure faite un instant plus tôt… Je déchire sauvagement le tissu, mettant au grand jour ces fesses qui auraient surpris les imaginations les plus fertiles. Je les embrasse, les lèche, les mord. Elle me supplie…

- La session est terminée, messieurs dames. Prenez quelques minutes pour vous allonger sur le matelas et relaxer, si vous le voulez. A la prochaine fois.

Je fus sorti brutalement de mon rêve. Les participants roulaient leurs matelas, détendus. Une odeur de thé parvint à mes narines. La blonde enfilait déjà son manteau, encore concentrée. Marianne me donna une chiquenaude dans le cou.


- Alors? Je t’avais dis, hein, que ça fait du bien?
- Oh oui, ça fait vraiment du bien, c’est fou.
- Pff. Elle était pas mal cute, hein, la blonde?
- Que… quoi? Ah, oui, la blonde. Très.
- Pervers.
- Moi? Nooooon.
- Tu m’invites chez toi pour un verre? On ira parler de ton expérience transcendantale.
- A condition que tu gardes tes vêtements de yoga…
- Tss. Mmmokais.
- Et que tu me laisses faire un peu de bricolage.


Elle baissa un sourcil incrédule, puis le doute laissa place à un joli sourire. Elle me donna un baiser sur la joue.


- Viens, on va aller bricoler, p’ti gars.
- Je vais te bricoler quelque chose de beau, tu verras.
- Oh, j’te crois… t’es bon avec tes mains!
- Attends de voir ce que je fais avec des ciseaux!
- Tu me fais peur, dit-elle en riant.
- T’aimes ça avoir peur.
- C’est vrai, surtout si c’est à cause de tes grimaces avec la langue…


vendredi 13 novembre 2009

Angélus le salaud

Angélus, t’es un salaud, t’es un faux. Ta magnanimité, ton altruisme, ta galanterie, tout ça, c’est du chiqué. Derrière le feutre de tes paroles, sous la nappe de tes actes, il n’y a qu’un sale con, un enfoiré qui charme les filles, leur fait miroiter de jolies choses, de beaux futurs dans la ouate, des oreillers pour toi et pour elles, à partager dans des sueurs impures. Elles s’imaginent porter tes sous-vêtements, te convertir au thé, voyager avec toi de la Mongolie jusqu’au Pérou, que vous irez au zoo, cueillir des bleuets et faire des tartes, que vous ferez des châteaux de sables sur les plus longues et les plus blanches plages du Sud. Tu es un illusionniste : tu projettes des mirages éblouissants provoqués par la sécheresse d’amour de ton désert inné. Tu es un funambule, vacillant sur une corde étirée entre deux abîmes, celui à gauche creusé par ta crainte de te semer le cœur et ne récolter que du fantôme; celui à droite foré par la certitude de devoir, pour aimer, abandonner ton toi, que tu chéris comme si tu l’avais enfanté toi-même. Tu ne veux pas aimer jusqu’au sacrifice. Ton amour meurt lorsqu’on attend de toi. Tu mourras seul. Riche peut-être, mais… seul.

Des reproches comme j’en reçois toujours, tous basés sur je croyais que tu m’aimais!, tous tordus, abstrus, écrits les doigts humides de larmes ou criés dans des tempêtes de cheveux et de doigts dans les airs, auxquels j’ai toujours envie de répondre simplement ta gueule tu me les casses, mais je préfère les perdre avec des questions casse-cous, des c’est quoi l’amour, vraiment?, ou des vraiment, l’amour pour toi c’est le sacrifice? Il est moins facile qu’on pourrait le croire d’éviter les chrétiennes. Elles ont Jésus dans le sang, malgré elles, bien souvent. Je hais les leçons sur l’amour. Encore pire lorsqu’elle vient d’une femme qui « m’aime », ou « m’aimait » ̶  celles-là sont les pires. Je les assommerais d’un grand coup de bible sur le nez (et il faudrait que ça saigne sinon PAF!, un deuxième coup).  Il n’y a pas un humain sur Terre dont les leçons sur l’amour seraient susceptibles d’influencer comment je vis ça, moi, la fucking amour. Ni les Sri ni les Baba, ni Patricia Kaas, ni ma grand-mère. Personne. L’amour, si vous voulez mon avis, se passe du langage, il brille dans le silence. Et quiconque s’efforce d’en discourir pompeusement devrait plutôt aller se sniffer une ligne de coke.  L’amour éternel, l’amour universel, l’Amour, le manque d’amour, l’amour libre, l’amour maternel, l’amour de la poutine. Ça me donne la nausée. Sans cœur! qu’elles m’ont dit, je croyais que tu m’aimais? Je t’aimais, oui, maintenant je t’aime moins alors que tu tentes de me culpabiliser, t’aimerai un peu plus après la gifle, mais beaucoup moins après ton quatrième appel téléphonique de la semaine.

Des claques au visage, aussi. Ah oui! Le champ de vision qui s’embrouille soudainement, ce petit picotement qui point vivement sur la joue, et ce petit sourire impromptu et inévitable que je dissimule obligatoirement. Les plus comiques m’ont été données juste du bout des doigts, des giflettes, des tapepettes, rapides, presque timides, aussitôt données, aussitôt regrettées. Mais d’autres, moins drôles, m’ont été flanquées de pleines mains, livrées avec vigueur et déchainement, des claques bien préméditées,  des mornifles avec du biceps, qui viennent avec des mots doux – salaud, enfoiré, fils de pute, enculé, calice de chien sale. Je les adore quand elles frappent. Je sens alors qu’elles ont fini de niaiser, qu’elles lâchent prise. Elles oublient les psychanalyses et les grandes leçons du cœur lues de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui dans nombre de revues périodiques pourries. Elles frappent puis s’en vont. Un point à la fin d’une phrase.

Si je suis, c’est vrai, un peu enjôleur, on ne pourrait m’accoler l’épithète de menteur. Je n’ai jamais dit à une femme : nous serons toujours ensemble, je serai toujours là, je t’aimerai toujours. Je disais plutôt des trucs du genre cette soirée est magique, je m’en souviendrai toujours et, pendant lesdits soirs, cela semblait suffisant. Quand je me trouvais le visage entre les cuisses de madame, qu’elle me tirait les cheveux comme pour me désaccoucher, elle le savait : demain, je ne serai pas là, demain matin je rentre chez moi, demain matin, après le déjeuner, je vous reconduis. Si vous tombez amoureuses, que puis-je y faire sinon vous dire que moi, je ne suis pas tombé, que je suis sur mes deux pieds? Pourquoi alors me traiter de salaud et de faux? Ce n’est pas moi qui soit faux, c’est votre mirage, le votre, votre, votre. Me reprocheriez-vous de ne pas vous empêcher de le créer?

vendredi 6 novembre 2009

La surprise d'Alexia

La nappe brulait; des flammes majestueuses s’élevaient tout autour de l’immense table, projetaient des ombres vacillantes et instables sur les visages, les murs, les objets. Au milieu des assiettes laissées là, des tajines avaient été abandonnées dans les unes, dans les autres cramaient des fromages importants, déjà les courbes des coupes s’enduisaient de suie. Les chandelles fondaient, assaillies par une chaleur luxuriante qui leur était insupportable. En plein centre, elle à quatre pattes, lui à genoux derrière, ils forniquaient furieusement, gémissaient, rugissaient, passionnément, inarrêtables. Ils devaient jouir, vite, avant que chaleur ne devienne brûlure. Il faut dire, ils avaient eu une longueur d’avance : la maîtresse de cérémonie les avait sommés de se mettre à la tâche avant la fin du repas. Il lui avait déversé une bouteille entière d’un vin d’Amérique sur les fesses et le précieux fluide était allé se mêler à ses sucs à elle, coulant comme un fleuve nouveau, pourpre et scintillant, dans son dos, entre ses fesses et jusqu’au sacro-saint delta de son sexe. Dans une complexe complainte mue des jouissances extatiques auxquelles ils s’étaient assujettis et des douleurs inquiétantes provoquées par les flammes qui leur léchaient déjà les orteils, on les aspergea de mousse anti-feu, et l’incendie fut avorté. Applaudissements.

Alexia m’avait téléphoné, après deux mois de silence bien mérités, et m’avait annoncé qu'elle avait une surprise pour moi: j’avais été « choisi » pour participer à une soirée « spéciale ». Ma curiosité piquée à vif, je tentai d’obtenir d’elle plus de renseignements. Seules spécifications reçues : m’habiller chic, apporter une bouteille respectable ainsi que toute la distinction dont j’étais capable.

La soirée se déroulait dans une immense maison, sinon un manoir, où deux valets m’accueillirent avec plus de manières que je ne n’aurais pu m’y attendre. Je savais qu’Alexia avait des connaissances dans les hautes sphères torontoises de la finance, mais j’étais surpris qu’on l’invitât dans de tels endroits, dans de tels événements. On me dirigea ensuite dans une splendide salle à manger qui devait aisément faire cent mètres carrés. Une table orgiaque y était installée : raisins et noix, figues et sauces, homards, veloutés divers, terrines, fromages, vins blancs et rouges en carafe et champagne. Ma curiosité s’amplifiait : pour quoi et pourquoi avais-je été choisi? Que faisais-je ici? Qui étaient ces gens?

Je repérai Alexia qui venait de poser son verre à martini sur une table, de s’excuser à ses interlocuteurs et qui maintenant ajustait sa robe de soirée et se dirigeait vers moi. Elle me présenta, en anglais, à Mmes Bowering, Bonnell, Simmons, Dussault, Saucier, et d’autres encore dont le nom m’échappe à présent. Elles étaient visiblement riches, la plupart dans la trentaine ou dans la quarantaine, exceptées Mme Bowering, la maîtresse de cérémonie, qui était dans la soixantaine, mais qui de loin paraissait dans une difficile trentaine à force de remodelages et d’injections de Botox et une fort jolie jeune femme blonde dont le nom était trop compliqué pour le prononcer, pire donc à mémoriser, qui elle, était dans la vingtaine. Elles se comportaient avec dignité, riaient généreusement, et semblaient, elles, savoir de quoi il était question, bien que la plupart ne se rencontraient que pour la première fois. Un autre homme fit bientôt son apparition, plus âgé que moi, confiant, rieur. A part M. Harvey, j’étais le seul mâle au milieu de ces douze ou treize femmes. Je tâchais de ne pas paraître intimidé, utilisais mes humours les plus subtils, ralentissais mes gestes, respirais plus profondément et plus régulièrement.

La maîtresse de cérémonie annonça le début du repas et selon ses instructions, nous nous mîmes à table. Les deux hommes devaient prendre place aux deux extrémités de la table. Alexia fut placée à ma droite. Mme Bowering nous souhaita formellement la bienvenue. Cette soirée allait être toute spéciale. Sa seule exigence : obéir à ses commandements. J’interrogeai Alexia du regard. Elle me répondit par un clin d’œil. Bon appétit!, dit-elle en français.

Dès que le premier service fut dégusté, la maîtresse tapa des mains et les lumières s’éteignirent. La pièce était maintenant éclairée seulement par de multiples chandeliers qui, sur les murs ponctuaient les œuvres d’arts exposées, et sur la table éclairaient les convives et les mets. Les femmes se levèrent toutes, soudainement, et quittèrent la salle. Je déposai mes ustensiles sur la table, incertain à savoir si je devais les suivre ou patienter mais je calquai la patience de M. Harvey qui venait d’étendre un morceau de brie sur un craquelin, comme si rien n'était.

A ma surprise, lorsqu’elles revinrent, elles s’étaient toutes changées; qui plus est, elles s’étaient déguisées. Mme Simmons était devenue une féline, une Catwoman, son corps moulé par des filets noirs. Mme Bonnell était costumée en succube ou quelque créature infernale. Mme Saucier, était une religieuse. La jeune blonde était en ballerine. Alexia était une hawaïenne. Il y avait aussi une paysanne, une joueuse de baseball, et quelque chose comme une garagiste ou une éboueuse. Je dus contenir mon amusement, inondé par l’impression de me retrouver dans quelque carnaval surréaliste, de m’être embarqué dans un tour de manège dans l’imaginaire sexuel de Dali. Elles se rassirent sagement à table. Puis, la maîtresse de cérémonie claqua des doigts et une chatte et une ballerine disparurent sous la table. Quelques secondes plus tard, je sentais monter des doigts le long de mes jambes et, saisi, je mis tout mon esprit à contribution afin de m’acclimater à ce qui était en train de se produire dans ce manoir, l’air hébété, alors qu’Alexia agitait ses doigts, aloha, chéri!

On libéra mon sexe de mes pantalons, sous la nappe, et je sentis bientôt la chaleur mouillée d’une bouche inconnue l’entourant tout entier, compliquant considérablement l’autopsie du pauvre homard éventré qui gisait dans mon assiette. Succube et Paysanne disparurent à leur tour sous la table et quelques secondes plus tard, M. Harvey, à l’autre bout de la table, poussait des sons que j’aurais préférés plus discrets. Elles disparurent éventuellement toutes sous la table et je tentai en vain de reconnaître parmis les bouches celle d’Alexia. Je m’abandonnai aux chaleurs variées des lèvres qui me partageaient aimablement, aux succions et aux textures variées qui s’amourachaient de mon sexe boursoufflé. Les unes tiraient violemment, comme un trou noir le ferait, alors que les autres, plus détendues, plus chaudes, me promenaient du palais à la joue, de la joue au palais, dans un tourbillon de langue.

La maîtresse tapa à nouveau dans ses mains et les folkloriques coquettes ressortirent de sous la nappe. On eut crut qu’elles avaient étudié et suivait un programme plus ou moins précis. On nous servit alors le plat principal, qui fut dégusté dans un silence troublant. Mme Bowering siffla. Je ne savais à quoi m’attendre. Paysanne et Hawaïenne vinrent à mes côtés. On tira ma chaise à un mètre de la table. Alexia releva sa jupe et grimpa sur moi, et s’enfonça mon sexe jusqu’au fond du corps. Elle s’agita comme une forcenée, en s’appuyant sur mes épaules. Puis, elle céda sa place et ce fut le tour de Paysanne, puis de Catwoman, puis de je ne sais plus, des plus légères aux plus lourdes, des plus criardes aux plus discrètes.

Je n’ose détailler et n’arrive pas, de toute manière, à me rappeler avec justesse les multiples prouesses fantasmagoriques qui s’accomplirent dans cette salle à manger lors de ce repas exquis, mais je me souviens qu’avant le service de la crème brûlée, on fit monter M. Harvey et Succube sur la table pour qu’ils y baisent jusqu’à l’orgasme. Les sexes et les bouches couverts de sucre, je jouis démesurément, le corps subjugué par des soubresauts incommensurables suivis inévitablement, comme le tonnerre suit l’éclair, par des raz-de-marées terribles de ma substance qu’attendaient avec espérance ces luxurieuses créatures au sang de débauche. Peu après, Mme Bowering ordonna que l’on mette feu aux bouts de la nappe, jugeant qu’il était temps que débute le spectacle de clôture…

Je reconduisis à sa voiture Alexia, qui était maintenant revenue de l’été perpétuel du Pacifique dans l’automne gris du Canada:

- Alors, bien mangé?
- Très, c'était exquis, vraiment.
- C'est vrai.
- Dis, comment connais-tu ces gens là? Comment m'as-tu attiré là-dedans?
- Heureuse de savoir que je puisse encore te surprendre.
- Tu as toujours su me surprendre, coquine. Je ne pensais pas que tu me rappellerais, tu sais.
- T'as encore peur que je sois amoureuse, hein? Écoute, c'est vrai, j'ai flanché l'autre soir, mais... Oh et puis merde Angélus j'ai pas envie de me justifier... Allez, bonne fin de soirée.

Elle ouvrit la portière de sa Volvo. Il faisait froid. Le vent nocturne faisant danser ses cheveux dans son visage. Jamais elle n'avait été à mes yeux aussi belle que sous cette lune d'acier, avec le regard des femmes qui disent aux hommes: je n'ai pas besoin de vous.

- Hey, attends!
- Hmm?
- Si je t'invite chez moi, samedi, pour une soirée de cinéma étranger, comme on le faisait parfois, tu accepteras ou faut-il me faire pardonner de t'avoir repoussée?
- J'accepte, mais il faudra quand même te faire pardonner...

Elle s'enfonça dans le cuir de son siège, je fermai la portière, et elle m'envoya un baiser dans les airs. Satisfait, je vis disparaître la Volvo vers la ville et entrepris mon propre chemin vers le loft.

Angélus, me disais-je en me regardant dans le rétroviseur, c'est tout ce que ça lui a prit pour te ravoir. Est-ce parce que je suis simplement minable ou plutôt parce que c'est moi qui, au fond, la voulait de retour dans ma vie? Alexia, l'amante, l'amie, m'avais manqué, c'est vrai. Je songeais déjà aux films que je choisirais et imaginais quels gestes, quelles attentions je devrais poser pour me faire pardonner le recul démesuré que je lui avais imposé après la manifestation de son amour pour moi...

mercredi 28 octobre 2009

J'aime ça, moi, les folles

Il paraît qu’il faut, de temps à autres, téléphoner nos amis. Ça devait faire deux semaines que je n’avais pas parlé à Louis. La mi-session, la préparation de ce colloque, mes pensées hétérogènes m’avaient tenu à l’écart de toute forme d’activité grégaire. Mon vieil ami ne mit pas cinq minutes à s'interroger sur le rébarbatif de mon ton de voix.

- Qu’est-ce qui ne va pas mec, t’as l’air décalissé?
- Oh, t’en fais pas. Je sais pas trop.
- Tu sais pas trop? Tu veux que j’aille faire un tour? Ma femme est partie à la piscine avec le petit et les Canadiens mènent 4-0 en première période, j’ai pas envie de regarder la suite. C’est dans la poche. Oh! Et il faut que je te fasse écouter deux ou trois trucs que j’ai trouvés sur le net. Tu vas adorer.
- T’as déjà soupé?
- Angélus, putain il est huit heures, j’ai soupé y’a trois heures.
- Ok, c’est bon, je vais aller me chercher du thaï à côté.

Louis est arrivé quarante minutes plus tard avec son iPod et une bouteille de Toasted Head de Californie. On a fait résonner nos mains ensemble, ça a fait un pok! très fort et très clair (après toutes ces années d'exercices...). Pendant qu’il débouchait la bouteille et que je sortais les coupes, il me racontait les premiers pas de Nathan, les déboires de sa belle-mère, me demandait comment ça allait au bureau, mais dès que les verres furent versés il mit fin, hosanna!, à la discussion de surface :

- Alors, c’est laquelle qui te tracasse comme ça? T’as soupiré trois fois depuis que je suis rentré.
- C’est Sophie… je sais pas trop ce qui m’arrive, j’arrête pas d’y penser, toutes les autres filles me semblent grises, superficielles ou carrément connes.
- Sophie? Tu m’étonnes là. Me semble que c’est pas ton genre. Je la connais pas, mais selon ce que tu m’as dit, c’est pas une grande exaltée ça là? La poète? De toute façon mon vieux, il n’est pas comme un peu tard? Tu l’as plaquée là y’a un mois.
- Ouais, je sais, Louis, mais on dirait que depuis ce soir là, je regrette. J’ai envie de la revoir, pour vrai, et pourtant je me sens comme un vrai trou de cul, tu sais, je tomberai pas amoureux d’elle, je suis pas amoureux d’elle, mais j’ai envie de la voir.
- T’as envie de la baiser, tu veux dire.
- Ça aussi, c’est sur…
- Bon, alors c’est quoi le problème, Angélus, appelle-la, mets-ça au clair comme tu as toujours fait, et advienne que pourra? Qu’est-ce qu’il y a de si différent avec Sophie?
- J’sais pas, j’pense que, j’pense qu’elle me fait peur?
- Peur? Elle m’a pas l’air ben ben épeurante pourtant.
- Ben fuck, Louis, penses-y deux minutes, la fille voulait être mon esclave. C’est pas des farces son affaire, elle était sérieuse.
- Sacrament de folle, si tu veux mon avis. Mais toi les folles t’aimes ça…
- T’as surement raison, c’est une folle. Mais c’est une folle intelligente et lucide, elle sait ce qu’elle fait. Elle est en même temps vulnérable et extrêmement dure. C’est justement ce que je trouve de trippant, tu vois.

Il remplit mon verre, puis le sien.

- Hey, je branche mon iPod, je dois te faire écouter Rudi Arapahoe. Tu vas aimer ça. Dans le genre musique ambiance il se fait pas mieux.
- Hâte d’entendre ça. On devrait s’asseoir dans le salon on entendra mieux.

Une fois rassis, il me demanda :

- So? Tu vas faire quoi?
- Ermm. J’sais pas, j’pense que je vais lui écrire. Je n’ai pas entendu de ses nouvelles depuis un mois…
- Ok, pis tu vas lui dire quoi?
- Tu veux que j’te mette en CC, Louis?

On discuta encore un peu de Sophie, il se moqua de moi et de ma fascination pour les créatures absconses. Je me moquai de lui et de sa fascination pour ses propres genoux. Parler à Louis me fais du bien. Il fait juste écouter. Il sait bien que peu importe ce qu'il dira, j'en ferai à ma tête. Ça ne lui pose pas problème, à Louis, il n'a pas besoin de se sentir utile, de me prodiguer des conseils qui s'écraseraient comme des avions de papier.

Nous terminâmes la soirée avec Miles Davis Quartet et le Curtis Fuller Quintet, du cognac et deux parties d’échec – je fus mat les deux fois en moins d’une demi-heure. Il me recommanda des bouquins écrits par des champions mondiaux, je lui proposai plutôt, pour la prochaine fois, une joute de Scrabble. Vers onze heures et demi, Louis téléphona à son Angélique pour lui dire qu’il arrivait sous peu, pour savoir si tout avait bien été à la piscine; elle lui demanda de ramener du lait.

- Salut mon pote. Je dois retrouver mon autre Ange, celle qui n’a pas de couilles.
- T’aurais pu me demander de me faire castrer si tu voulais me marier, Louis.
- T’aurais dis oui?
- Peut-être, t’as peut-être choisi le mauvais ange! Allez, dégage avant que j’te viole.

Lorsqu’il eut quitté, je déplai mon ordinateur sur mes genoux, déterminé à écrire à Sophie, ne sachant toutefois pas ni quoi ni comment lui dire ce que j'avais dans tout le corps. Sophie, veux-tu encore être mon esclave? DELETE. Sophie, ça fait au moins cinquante fois que je me fais jouir en m’imaginant en train de te mordre le piercing, de te baiser entre tes petites fesses blanches en t’écrasant la face sur un rond de poêle, en train de t’écarteler cruellement avec ma literie et de te... DELETE. Sophie, je t’accepte comme esclave si tu remplaces tous tes pyjamas par des déshabillés. DELETE.

Soupirs.

mardi 27 octobre 2009

Sophie la soubrette, Sophie la djinn

Sophie,

Je ne tiens plus la route. Je n’arrive plus à retenir ces images, ces idées, ces mots, pris dans le filet de mes inhibitions, qui ne cherchent qu’à t’atteindre et qui feront chavirer ma raison bien avant d’abandonner leur destinatrice. Alors me revoilà. J’ose.

C’est que, vois-tu, j’espérais secrètement que tu me réécrirais, même après t’avoir ainsi plaquée, que tu me supplierais de venir te cueillir, j’espérais de te voir un matin à ma porte avec tes valises, le visage blême sous des dégoulinades de mascara, prends-moi chez toi Angélus, j’ai foutu le feu à mon appart, je pense que la vieille du sixième a cramé comme du bacon, je ne sais plus où aller, je ne veux pas mourir, je ne veux pas souffrir. J’aurais voulu pouvoir te sauver. Plutôt, je t’ai entrevue l’autre soir sur le campus avec un type à foulard et béret, tu le tenais par le bras, tu ne souriais pas, lui non plus, mais tu avais l’air paisible, satisfaite, repue. Je suis peut-être un vil spécimen hominien, mais j’ai vécu une sorte de déception, comme si une partie de moi te préférait malheureuse, désaxée, instable, troublée, Sophie-toupie, Sophie-bouillie, Sophie-fouillis. Comme si je t’aimais seulement si je pouvais assumer vis-à-vis ta personne un rôle de rédempteur, d’espèce de faux-prophète assumé. Je me permets toutefois, le plus hypocritement du monde certes, de te souhaiter d’être, à tout le moins, en paix avec toi-même. As-tu besoin d'être sauvée de quelque chose sinon des dangereux loups de mon espèce?

Je tiens à revenir brièvement sur cette soirée abrupte, sur cette pente que je t’ai laissée dévaler seule. Je crois, Sophie, que je te sous-estime. J’ai cru que je te détruirais, que je ferais de toi quelqu’un de misérable, j’ai eu la frousse devant tout ce pouvoir sur toi qui m’était offert comme on aurait offert à César la République. Mais je ne crois plus en ta fragilité, plus du tout. Et je crois davantage en la mienne. Ton sourire, à la fenêtre, quand je suis parti, m’a tout dit. Il m’a dit je te fais peur? Il m’a dit tu t’enfuies de quoi au juste? Il a dit tu vas revenir.

J’ai rêvé cette semaine que j’avais accepté ta proposition, que tu habitais dans une pièce aménagée dans un grenier et que te rentrais en retard, un soir. Je t’engueulais salement : t’es allée te faire enculer par ce vaurien de poète maudit, c’est ça? Rien de gentil, je t’assure. J’ai par la suite beaucoup réfléchi à toi. J’imaginais, toi l’esclave, moi le maître, vivant dans un singulier quotidien. Pendant que tu me préparerais un plat de pâtes aux fruits de mer, moi je serais en train de baiser mon ex-collègue Marianne sur le sofa du salon. Pendant qu’on écouterait un match de hockey entre gars, tu nous apporterais des chips et de la bière dans un costume de cheerleader. On me dirait elle est fine ta blonde, je répondrais c’est pas ma blonde c’est mon esclave et les gars seraient vachement impressionnés. Ils demanderaient s’ils peuvent te donner des ordres et je leur dirais que oui, mais qu’il ne serait pas question de te baiser nonchalamment chacun notre tour en regardant le match, ça non. Et là ils seraient déçus et ils me diraient t’as changé Angélus, t’as changé mec. Hey, Betty, va donc me chercher une Boréale! A quatre pattes! Et t’aurais pas le choix. Tu le ferais, résignée, obéissante, sublime soubrette à la lèvre inférieure percée, et ça me rappellerait les fois où on me délègue la présidence des meetings les plus emmerdants, où j’accueille avec un sourire traitre les participants. Mais les jours de semaine, pendant que je serais au bureau, toi tu serais au loft en train d’écouter Joy Division à tue-tête et de peinturer ta liberté sur des toiles géantes que je t’aurais achetées, tu serais en train de poursuivre l’écriture de ces vingt-huit putains de soi-disant romans que tu as commencé et jamais finis, et aussi celle de ton recueil-to-be-born de slam, tu concocterais des bijoux que t’irais vendre aux bazars néo-hippies du quartier universitaire, juste pour dire que t’es utile à quelqu’un d’autre qu’à moi. Des fois, je m’ennuierais de ma solitude, je dirais Sophie, fous le camp, va-t-en à Cuba pour deux semaines, prend ma carte de crédit et magasine-toi un hôtel. Je pourrais techniquement te demander, le soir, de me faire des hand-jobs avant de m’endormir, mais je ne le ferais pas, je suis trop poli, je me contenterais d’exiger qu’à mon réveil, mon petit-déjeuner soit prêt avec un thermos de café, mes chemises soit repassées et l’hiver, que ma voiture soit déblayée, dégivrée et déjà à tout le moins tiédie. Je ne serais pas un salaud, tu sais, je partagerais mes repas, mon vin, tu aurais droit de chauffer le loft même pendant le jour même si je ne suis pas là, d’utiliser le téléphone, tu aurais droit de demander congé et si le cœur m’en disais, je te les accorderais. Mais de là à inviter tes amis, surtout s’ils portent des faluches, alors là… il faudrait négocier – ces épouvantables couvre-chefs m’ulcèrent jusqu’à la moelle épinière.

Les règles seraient simples. Mes désirs seraient tes ordres. Point. Il serait hors de question pour moi de considérer le châtiment physique, les ecchymoses, je trouve ça inesthétique, alors tu devrais t’engager à accepter ta servitude, voire à l’aimer et à en souhaiter la perpétuité. En cas de mutinerie, je pourrais par contre t’imposer la fessée, ou autre punition humiliante. Si tu en venais à trop aimer ces corrections, ce qui ne me surprendrait absolument pas, et à te permettre des largesses inadmissibles, je serais alors dans l’obligation de te priver de nourriture. Une abomination qui me déplairait hautement à mettre à exécution, je l’avoue. Ultimement, je te foutrais à la porte en plein hiver. Quel avantage aurais-je à conserver une esclave désobéissante? En échange, tu serais logée dans un appart luxueux, nourrie comme une Cléopâtre, de plus je serais ton mécène, te procurerais ton nécessaire d’artiste, ferais acheter à mon patron tes œuvres pour le bureau, te laisserais du temps libre dans le temps des fêtes ou même à l’été, et je t’enverrais de temps à autres dans le Sud pour avoir la paix.

Tu vas maintenant sans doute penser que je suis en train de te retourner la proposition. Et… si c’était ce que je faisais – à tout le moins inconsciemment? Serait-ce possible que je sois en train de succomber à cette offre unique? Combien d’hommes se seront fait proposer, d’ici la fin du siècle, une esclave, qui plus est une esclave volontaire? Saurais-je manquer une telle opportunité, fut-ce au prix de la liberté d’une fille qui ne sait quoi en faire?

Je t’avoue, Sophie, ne plus savoir où ranger ces pensées. Si j’ai su me contenir et paraître si froid dans la réponse que je t’avais écrite au départ, je me sens maintenant secoué au milieu d’une tempête génésiaque depuis ce soir où mon esprit à goûter à ce que ce pouvait être de te posséder, depuis que tu entretiens à mon endroit cet insupportable silence. Écris-moi, relance-moi, remets Angélus à sa place, celle d’un jeune professionnel aux idées de grandeur effroyables, dis-lui ce qu’il convient de lui dire, qu’il cesse de t’assimiler aux djinns, qu’il te considère à nouveau comme une femme à part entière, libre et responsable, une femme moderne, libère-le de cette proposition impossible. Qu’as-tu fais de moi, Sophie?

A.

samedi 17 octobre 2009

Photos de l'époque victorienne

Un foulard pour t’étouffer, pour te l’enrouler autour du cou, pour te faire vriller et te manier comme un yoyo. Un foulard pour nous attacher ensemble par le cou, par les cuisses, ou en soixante-neuf. Des bottes, des grandes bottes jusqu’aux genoux que tu me lances à la tête, avec lesquelles je te frappe dans le dos, des bottes à aiguilles que tu m’enfonces dans l’orbite, des bottes dans lesquelles je jouis quand t’es partie. Ma ceinture avec laquelle je te rougis les fesses, avec laquelle je te lie les chevilles, dans laquelle tu mords quand je te prends par derrière. Des ongles que tu m’enfonces dans les joues pendant que tu cries, me crevassant la chair dans des effervescences de sang. Une coupe de vin que tu fais éclater de ta paume sur mon torse; mon nombril qui se remplit d’alcool, ta langue qui lèche tout – le nectar, la vitre, les moumoutes de laine. Tes cheveux noués à la tête de lit pendant que je te mords les orteils, avec lesquels je cache ta face, que je te fais bouffer, que je retrouve dans mes sous-vêtements le lendemain. Tes lèvres que je fais éclater comme des mûres entre mes dents, tes genoux qui m’enfoncent les couilles jusqu’aux poumons. Ces putains de minous obèses qui viennent se frotter le museau sur mon front pendant que tu t’enfonces un manche de marteau dans la chatte. Le moteur de la scie à chaîne sur lequel tu t’assieds parce que t’aimes son ronronnement, ses heurts inégaux et répétitifs, l’odeur d’essence, vrouiiiing, vrouiiiing, oh yes, again. Des mouchoirs que je te fourre dans le sexe pour t’éponger. Ces élastiques autour de tes cuisses, que tu me demandes d’étirer au max, de les faire claquer le plus fort possible; ces bleus que tu tripotes en me demandant combien de temps ils vont prendre à guérir, si tu seras ok pour mettre un bikini pour ton voyage à Santa Barbara chez ta cousine riche, ou si les sauveteurs vont penser que quelqu’un te bats à coups de deux par quatre. Ta marmite de ragoût que tu me renverses dessus parce que je t’ai dis que c’était trop salé; la pelle que j’utilise pour nettoyer le plancher et pour t’en catapulter une pelletée encore chaude sur les fesses. La serviette de douche rouge dont t’as mouillé le bout pour me le faire claquer partout sur le corps, pris au dépourvu, nu dans le bain rempli d’eau fumante, et moi bandé comme un taureau qui t’enfourche sans pitié après t’avoir fait tomber dedans toute habillée.

***

Le soir quand j’appelais chez toi et que tu ne répondais pas, je perdais l’envie de faire quoique ce soit. Je gardais le combiné dans mes mains quelques instants, espérant que tu étais dans la douche ou en train de rentrer du bois de chauffage, je soupirais en voyant que tu ne rappellerais pas. Je relisais des classiques en hésitant à te rappeler, pour ne pas que tu voies sur ton afficheur que j’avais insisté. Je me demandais quel endroit s’était enjolivé de ta présence, qui avait droit à tes volcans, comment tu étais habillée, si tu avais mis ta robe lignée des sixties, si tu avais mis le chapeau que j’aimais t’enfoncer jusqu’au dessous des yeux avant de te pousser sur le divan. Je ne savais plus quelle musique écouter, je me disais Angélus you’re in love.

Tu travaillais dans un restaurant réputé, par plaisir, non par nécessité, ton français était exécrable, mais ton charme mythique. Tu louais une maison canadienne trop grande pour toi seule, dans les Laurentides. I wanted something pittoresque. Je passais des semaines entières chez toi. Je m’installais près du poêle, et pendant que je rédigeais des lettres pour le bureau sur mon portable, tu venais me foutre des boules de neige dans le cou et tu me crachais dans la gueule pendant que je sursautais comme un dingo. Pendant que tu lisais des thrillers policiers, je te versais de la crème glacée entre les seins et je t’étouffais dans ta couette jusqu’à ce que tu paniques.

On allait skier, et avant que tu ne te pètes la gueule sur un des ces sapins givrés, tu disais qu’ils ressemblaient à des pâtisseries. On allait se cacher dans les sous-bois et on en ressortait les joues encore plus rouges, sous les regards inquisiteurs de parents qui enseignaient le chasse-neige à des enfants qui chutaient tous les cent mètres. Je voulais te convaincre de sauter en bas du remonte-pente et tu avais dis ok, let's do this. On allait nager à la piscine et tu pinçais les fesses des jeunes plongeurs, ça me gênait à mort. Tu trouvais Jean Chrétien kinda sexy. On avait fait la tournée de tous les putains de sex-shops en ville, tu les visitais comme on visite un musée d'art, et tu demandais au commis s'il y avait une salle d'essayage pour les vibrateurs, no? in L.A. they let us try before we buy.

Tu riais noblement, généreusement, mais toujours un peu trop fort, comme le font les riches, quoi. Tu me disais d’arrêter de me poser trop de questions, life is too short, tu me foutais toujours des claques au visage avec un sourire aux lèvres, ça me donnait envie de d’en foutre une à mon tour, je me retenais parce que t’étais trop belle, mais t’aurais aimé ça. Tu disais look at this chick, I’d do her, puis tu lui faisais un clin d’œil. Tu t’insurgeais quand je te disais que je n’aimais pas Woody Allen, tu me battais avec les coussins du sofa, puis tu finissais par glisser ta main dans mon pantalon et tu disais this calls for a good lesson, filthy barbarian.

Tu m’as téléphoné, tu m’as dis I’m going back to L.A., I’ve had enough of this place, the snow, the cold, the freakin’ French accent, and you know, I miss the beaches, the sun, the good ol’ Spanish accent. I’m leaving at the end of the month. You wouldn’t happen to know someone who would rent this house, would ya? Nous nous sommes revus trois fois, avant que tu ne repartes. Une banale soirée au cinéma pour un film de zombies, terminée chez toi à se faire des massages en écoutant du Pink Martini. Une bacchanale paradisiaque avec tes amies et les miens dans mon loft; pendant que Rafaela et Antoine se niquaient dans le coin, je t’ai dis I’m gonna miss you. Tu m’as répondu : Of course you will. Tu avais les yeux humides, moi, la gorge serrée. La dernière fois, nous avons fait l’amour comme des nouveaux mariés, puis je suis allé te reconduire à l’aéroport et sans exagérer les adieux, je t’ai laissée partir.

J’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis des années. J’ai frappé dans mes oreillers, les ai lancés sur le mur, je me suis écrasé les mains dans la face, je me répétais que j’étais un lâche, t’aurais dû la retenir, lui dire I love you, please don’t go ou I’m going with you, if you want me to, cause I love you. Mon ami Louis me disait Angélus, oublie ça, Vicky, c’est une folle, elle aurait fini par te tuer, ou c’est toi qui l’aurais tué. T’as vécu le genre de truc qu’il faut vivre avec ce genre de fille, une courte mais intense histoire. Le pire, c’est qu’il avait sans doute raison.

De toi Victoria, il ne me reste plus que ces photos mentales et une lettre que tu m’as envoyée pour me dire que tu t’étais trouvé un appart dans West Los Angeles, que tu ne t’ennuyais pas de l’hiver, une lettre qui me faisait sentir comme un bonhomme de neige qui fond au soleil de Malibu.

lundi 12 octobre 2009

Merci Henri

Il prononçait des séries de blasphèmes plus longues que les épopées homériennes, buvait de la bière comme les océans boivent les fleuves, il disait le bon yeu nous a tous crossés, adorait Farrah Fawcett dans son garage qui en était tapissé, il s’appelait Henri et venait de mourir. Dans l’élégie qu’avait composée sa femme, ma tante Carmen, elle l’avait décrit comme un homme tendre, sensible, un gentleman qui lui avait demandé sa main dans un tour en carrosse du Vieux-Québec, et les gens s’étaient consultés du regard avec des sourires fourbes. Tout le monde savait qu’Henri avait baisé des putes jusqu’à dix ans avant sa mort. Henri était le deuxième mari de ma tante (son premier l’avait quittée pour un job dans l’Ouest deux ans après leur mariage – elle avait fait alors une tentative de suicide en buvant du gin jusqu’au blackout). Ils n’avaient jamais eu d’enfants, vide qu’ils comblèrent d’une demi-douzaine de chats et d’une putain de perruche. Henri rafistolait de vieilles voitures des années cinquante; Carmen faisait de la poterie.

La réception avait lieu dans une salle des Chevaliers de Colomb, et des centaines de petits sandwiches bourrés de jambon, de thon, ou d’œufs, coupés en triangles avaient été étalés au travers des crudités, sur une table collée au mur, sous les haut-parleurs qui nous faisaient réentendre ces vieux hits d’il y a vingt ans. Je tentais de faire court avec toutes ces vieilles dames qui me racontaient comment j’étais beau quand j’étais gosse, de serrer poliment la main à leurs maris heureusement moins bavard, de me dégager en disant excusez-moi, je dois souhaiter mes sympathies à cette personne, ou encore j’ai besoin d’un café, à plus tard. Ma mère et Julien étaient assis avec la veuve et parlaient de la fois où Henri était tombé dans le champ d’épuration la première année après la construction de la maison. J’embrassai ma mère et lui dit que je devais absolument quitter, que j’avais rendez-vous avec mon cordonnier (elle comprenait mon langage codé). Julien me serra la main en me disant à la prochaine, mais il me détestait : je lui rappelais trop mon père.

En entrant dans ma voiture, libéré, je m’empressai de mettre dans le lecteur le dernier album de Melody Gardot, mais lorsque je vins pour appuyer sur l’accélérateur, toc toc toc dans ma fenêtre. C’était Audrée, la fille du meilleur ami d’Henri, Audrée que j’avais tripotée, à l’âge de seize ans, sous la terrasse chez ma tante, Audrée qui m’avait alors léché les couilles en riant, entre une brouette et des râteaux, alors que son père faisait cuire de l’agneau sur le grill, juste au dessus. Audrée l’esthéticienne, l’ex-danseuse, Audrée aux lèvres généreuses, Audrée que mes amis voulaient tous baiser quand on était ados. J’abaissai ma fenêtre électrique. Sa tête cachait le soleil, mais était tout aussi éblouissante.

- Angélus! Ça fait un sacré bout de temps!
- En effet, ça fait un bail! Tu viens d’arriver?
- Ouais, je ne pouvais pas quitter le salon avant midi.
- Je m’en allais. J’ai horreur des sandwichs secs au jambon et j’ai une faim de loup.
- Awww. C’est dommage… Je n’ai pas dîné, moi non plus. T’as vu mon père là-dedans?
- Oui, il est avec ta mère, il boit du rhum and coke. Il était bien content de me voir.
- T’es seul, Angélus? Toujours célibataire?
- Toujours, oui. Et toi?

Elle me montra sa bague.

- Eh, dis, tu me donnes un instant? Je vais aller souhaiter mes sympathies, et si tu veux, on pourrait casser la croûte ensemble?
- Comment refuser? Je vais t’attendre ici, si ça ne te dérange pas.
- Donne-moi dix minutes.

Je la regardai dandiner ses fesses jusqu’à la porte de la salle. Je descendis mon siège, montai le volume de la musique et je fermai les yeux. Je me rappelai alors la fois où j’étais allé au club de danseuses pour la fête de l’un de mes amis – elle m’avait amené de force dans le lounge VIP, avait frotté ses bottes de cuir entre mes cuisses, s’était penchée vers moi, avait libéré ses sublimes seins, s’était écrasée sur moi, m’avait demandé de lui ôté ce qu’il lui restait de linge et m’avait dit ça ne te coûtera pas cher ce soir, mon loup, et tu vas avoir ce que je ne savais pas t’offrir il y a quatre ans sous le balcon, t’es chanceux en crisse, tu sais ça? Poudrée jusqu’aux oreilles, elle avait fait des miracles avec sa langue pendant une chanson de Mariah Carey.

Elle revint à ma voiture, me sortant de mes rêveries.

- J’ai finalement dit à mon père que j’avais d’autres rendez-vous cet après-midi. J’ai horreur des réceptions du genre.
- Allons-y alors, j’ai faim.
Elle entra dans la voiture.
- Alors, Audrée, comme ça t’es mariée?
- Oui! Ça fait deux ans. Un mec du Saguenay que j’ai rencontré à Cuba.
- Tu as faim pour quoi?
- N’importe quoi, des fruits de mer, peut-être?

Nous mangeâmes un repas d’huîtres dans un restaurant ordinaire. Elle me raconta les détails de sa vie d’esthéticienne, de femme mariée, je lui racontais mes histoires de bureau, de célibataire endurci. Les silences ramenaient à l’esprit nos souvenirs de luxure, ravivaient une tension insupportable. Nous nous racontâmes quelques anecdotes farfelues au sujet d’Henri, terminâmes le dîner dans la bonne humeur, puis je payai l’addition et la ramenai à sa voiture, à l’église.

- Ça m’a fait plaisir de te revoir Angélus…
- Moi aussi. Tu es toujours aussi agréable, toujours aussi belle. A la prochaine.
- Merci pour le dîner.

Elle quitta ma voiture, entra dans la sienne et je quittai le stationnement. En route vers chez moi, je me rendis compte qu’elle avait laissé sur le siège du passager un bout de papier avec son numéro de téléphone portable avec la trace rosée de ses lèvres. Je me mordis la babine, écrasai le bout de papier dans mon poing, abaissai ma fenêtre et le fit voler au-dessus de l’autoroute. Puis, je me remémorai qu’une semaine après avoir sodomisé Audrée dans la chambre de l’hôte d’un party, elle m’avait appelé en me disant qu’un mec qu’elle avait baisé trois mois plus tôt lui avait refilé une chlamydia, que je devais illico aller voir un médecin pour un dépistage. J’avais été infecté, je l’avais rappelée, hors de moi, pour injustement la culpabiliser, et c’était la dernière fois qu’on s’était parlés avant ce jour. Par le rétroviseur, je vis le bout de papier tourbillonner dans le vortex provoqué par les voitures.

Merci Henri. Merci car grâce à toi, j’ai pu rencontrer la fille de ton meilleur ami. Grâce à toi, je me suis envoyé en l’air avec la fille la plus hot du village. Et merci, parce que c’était juste une chlamydia, ça aurait pu être pire, j’aurais pu partir avant toi.

Henri était mort du sida.

lundi 5 octobre 2009

Marianne en crème

Je m’étais engagé à peindre la cuisine du loft. J’avais acheté tout le nécessaire, avait enfilé de vieux vêtements souples, et je m’étais mis à la tâche dans l’espoir d’avoir terminé avant le souper. C’était le printemps, toutes mes fenêtres étaient ouvertes, un air frais remplissait l’appartement. Je venais tout juste de terminer le découpage et de commencer la première couche lorsqu’on sonna à ma porte. C’était Marianne; elle balaya l’appartement du regard, ôta finalement ses gigantesques verres fumés, entendit le bruit du rouleau contre le mur.
- Hé! Je suis dans la cuisine!

Elle pouffa de rire en me voyant dans mon inhabituel accoutrement.

- Pas tous les jours qu’on te voit habillé comme ça toi! C’est un vieux pyjama?
- Pas tous les jours que ma collègue de travail préférée débarque chez moi sans prévenir. T’as pas un cellu, toi?
- Je voulais te faire une surprise.

Elle sortit une bouteille de vin blanc et la mit au réfrigérateur.

- Je m’invite à dîner. Tu veux de l’aide ou je peux m’assoir ici et te regarder les fesses, demanda-t-elle en me faisant un clin d’œil?
- Il va falloir que tu te changes. Va dans ma chambre, j’ai une vieille chemise jaune moutarde, elle t’ira à merveille.
- Je peux l’assortir d’une cravate, aussi?

Marianne était à croquer dans ma chemise trop longue, sans pantalons, en petites culottes, avec ses lunettes de secrétaire de film porno et son sourire de collégienne. Elle prit l’autre rouleau du paquet de deux que j’avais acheté, le trempa dans la peinture couleur crème et épandit le pigment du milieu du mur jusqu’en haut, obligée de se mettre sur le bouts des orteils pour s’y rendre, révélant ainsi la peau satinée de ses fesses, les courbes épousées par ses dessous de coton. J’y aurais mis les dents comme dans une pêche.

Nous discutions du voyage d’affaires qu’elle avait fait à Vancouver et moi d’une soirée de chalet passée à surveiller des amis qui méditaient sur un quai, propulsés à l’acide lysergique. Nous étions maintenant côte-à-côte et avions presque terminé le plus long des murs. Je la laissai terminer au rouleau et me penchai pour apporter quelques correctifs au pinceau, le long des plinthes. De cet angle, je pouvais voir la base de son sexe, couvert du tissu de sa petite culotte. Elle cessa de rouler, me prêta un regard fauve sous son bras; ses cheveux retombaient dans le vide. Elle n’était pas dupe, voyait où mes yeux s’aimantaient. Je passai le pinceau sur ses orteils. Elle ressortit les fesses. Je continuai à glisser les poils du pinceau sur ses chevilles, ses mollets, ses genoux, puis ses cuisses.

- Angélus…
- Shh. Ferme-la.

Des gouttes de peinture tombaient sur les journaux. Elle écrasa ses deux mains sur le mur glissant, puis ses avant-bras. Je peinturai l’intérieur de ses cuisses, juste sous sa petite culotte que je devinais humide. J’empoignai alors le pinceau par les poils, et je frôlai le bout du manche vis-à-vis son sexe. À genoux derrière elle, je glissais le manche sur ses fesses, puis je passais dessous et remontais jusqu’au mont de Vénus. Elle se mit à respirer de plus en plus intensément, à se lécher les lèvres.

Je me relevai et en collant mon bassin sur ses fesses, je fis sauter les boutons de la chemise qu’elle m’avait empruntée, d’un seul violent geste. Je la plaquai contre le mur, écrasant ses fabuleux seins de mannequin contre le mur fraîchement peinturé. Je portai une main à son cou, à son menton, à sa lèvre inférieure et de l’autre main, j’écartai sa petite culotte et me mis à masser tout son sexe. Je lui donnai un baiser sur la nuque. Puis, je lui écrasai la joue dans la peinture crème. Ses cheveux collèrent sur le mur dans un merveilleux kaléidoscope. Je finis par céder : je libérai mon sexe et l’introduit en elle avec une lenteur outrancière, jusqu’à ce qu’il s’éclipse entièrement en ces entrailles, alors que j’asticotais son clitoris de mon majeur. Elle était recouverte de couleur crème lorsqu’elle explosa en jouissance, ses hurlements recouvrant mes propres gémissements, alors que j’enfonçais mes dents dans son épaule, les doigts cramponnés à sa gorge.

Nous nous fîmes choir mollement et dans notre affaissement, nous renversâmes le pot de peinture. Une flaque s’étendit jusque sur le plancher de bois franc. Le mur était ruiné, le plancher aussi.

- J’ai bien peur qu’il va falloir tout recommencer…Eh, c’est que ça te va diablement bien, le crème.
- Espèce de salaud, ça prendra des miracles pour enlever tout ça, dit-elle en riant comme une jouvencelle.
- Je vais t’aider, t’inquiète. Après je vais te prêter des vieux jeans. Sinon on ne finira jamais.
- Je n’en veux pas de tes pantalons, je reste comme ça.
- Alors c’est toi qui fais les plinthes, ce coup-ci, scélérate.
- Oh, tu sais… ce n’est pas moins dangereux… je pourrais…
- Obsédée! Allez, au boulot, avant que ça ne sèche comme ça!

Vers minuit, après avoir dû recommencer le même mur deux fois, après trois douches et trois bouteilles de vin, elle me demanda si elle pouvait dormir chez moi. J’aurais préféré qu’elle rentre chez elle, mais j’avais terriblement envie de la réveiller en pleine nuit avec mes mains entre ses cuisses, or je cédai. Quand j’ouvris l’œil le lendemain, elle était en train de s’habiller dans un rayon de soleil, et ne remarqua pas que je l’observai jusqu’à ce qu’elle quitte en silence. Marianne savait toujours disparaître à point autant qu’arriver opportunément. Dans mon lit, je maudissais déjà l’homme qui saurait l’immobiliser et faire faner cette fleur volatile.

samedi 3 octobre 2009

Trop arrosée (la soirée)

Un vendredi soir, il y a de cela des années, je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans, ma cousine m’avait invité à me joindre à elle et ses amis pour aller boire du whiskey dans un bar du boulevard Saint-Laurent. Comme mes seules autres options étaient un match de hockey sur la nouvelle télé géante d’un collègue de la librairie ou écrire quelques pages pour ce roman qui ne s’achèverait en fin de compte jamais, je décidai de me joindre à eux pour cette soirée, au grand enchantement de Jolianne qui ne m’avait pas vu depuis des mois. Non seulement je m’évitais la pluie de commentaires partisans, barbares et irréfléchis des fidèles des Canadiens de Montréal (qui perdirent ce soir là – la faute aux arbitres, disait un type saoul dans la rue), mais il y aurait des musiciens, des sourires, des filles, du scotch.

C’était l’automne et l’haleine de l’hiver soufflait déjà dans les rues. Jolianne étudiait le chant, était jolie comme une fleur sauvage, et s’était facilement entourée des meilleures personnes de sa faculté grâce à son charisme évident et à ses manières élégantes qui auraient dulcifiés les pires rustres. Elle adorait ma compagnie, passait son bras sous le mien, riait beaucoup. Elle me présenta à ses amis Eduardo, Luc, Vince, et Véronique comme étant son distingué cousin favori; pas touche sans ma permission, compris Vince?

Il fallait savoir où il se trouvait, ce bar : pas de nom, fenêtres teintée, comme s’il eut été question d’une maison de jeux clandestin. A l’entrée, un gros chien blanc somnolait près de la table de billard, levant ses yeux blasés vers les clients qui entraient. Le plancher de bois avait perdu sa droiture depuis des années et craquait obstinément sous nos pas. Le bar, à droite, n’avait pas été rénové depuis des lustres. Il y avait derrière des photos signées de Maurice Richard, de vieux disques phonographiques et des trophées quelconques. A gauche, de vieilles tables de bois grafignées entourées de chaises rafistolées. Tout au fond, un piano droit antique, une caisse claire à fut en bois sur laquelle reposent deux balais, une contrebasse accotée au mur, et une guitare authentique des années trente que son propriétaire a bricolée pour y des ajouter des microphones. Nous prîmes place à une table à moins d’un mètre du piano, d’où il nous serait possible de voir la sueur perler sur le front des artistes.

Véronique, une clarinettiste aux cheveux châtains, aux lunettes rondes et aux traits sibyllins, enveloppée dans un droguet gris, était fort grisée après son troisième verre de scotch, absorbés peut-être un peu hâtivement :

- Jolianne m’a dit que vous étiez sensés vous marier, vous deux. Haaaa. Une chance qu’on ne tient pas toutes nos promesses d’enfant.
- Je m’étais promis de découvrir un jour un nouveau continent, j’serais bien mal pris!
- T’sais, Angélus, moi j’crois qu’il y en a, des nouveaux continents, il, il, il s’agit de savoir sur quel plan, vous comprenez? Par exemple, hmmm, il y a d’autres dimensions, ouais, pourquoi faudrait-il qu’il n’y ait que trois putains de dimensions, hmm? On sait pas. Il pourrait y’en avoir quarante-douze des foutues dimensions!
- Oui, je vous suis tout à fait. Moi je voudrais bien découvrir la dimension d’où est ressorti Lewis Carroll. S’agit de repérer ce damné lapin.
- Haaaa. Vous me faîtes rire, Angélus. Hé, on se prend un autre verre avant que le show commence. C’est moi qui paye.
- Non, s'opposa ma cousine Jolianne, j’insiste, j’y vais, hey tout le monde, c’est ma tournée!

Elle parvint à s’entendre avec le barman et propriétaire pour lui acheter sa bouteille de MacAllan douze ans, qu'elle posa au centre de la table avec six snifters propres au moment où les musiciens faisaient leur entrée, applaudis par une trentaine de spectateurs fébriles.

Le pianiste portait un chapeau usé, le guitariste des bretelles à motif à carreaux, et le contrebassiste disparaissait presque derrière son éléphantesque instrument. Le batteur semblait démuni derrière son unique caisse claire. Ils mirent feu à l’air ambiant dès les premières notes et tous déjà se dandinaient et tapaient sur leurs cuisses. Eduardo nous offrit à chacun un cigare tiré d’une boîte ramenée par son oncle du Brésil, ce que refusa Jolianne pour ne pas abîmer sa chère voix. Entre deux pièces, le pianiste parvint à se foutre une cigarette entre les lèvres, sans avoir eu le temps de l’allumer. Alors qu’il foutait la volée du siècle à ce piano, je m’étirai le bras pour lui allumer, et parvint à me lever son chapeau entre ses quatre-vingt notes au dix secondes.

Après le cathartique spectacle, les musiciens déposèrent leurs instruments et le pianiste, Alain de son prénom, approcha son banc de notre table pour jaser-fumer-boire, et nous nous entretînmes sur les différences entre le jazz noir, viscéral, et le jazz blanc, cérébral. Véronique débitait des incongruités toutes aussi déroutantes les unes que les autres, mais qui ne manquaient pas de fond :

- Le problème avez le jazz blanc c’est que ça manque de sexe. On dirait qu’ils ne se font jamais sucer, ou j’sais pas?

Alain adorait ça et la regardait avec un sourire imbécile. Les mecs qui sont charmés par des femmes saoules perdent une partie de l’estime que je pourrais leur vouer.

- Ouf, il fait un peu chaud ici, vous trouvez pas? Fuck. J’vais avoir besoin d’air, j’pense.

Il la suivit dehors, avec Luc, qui s’inquiétait un peu que sa coloc finisse par faire des crêpes toute la nuit sur le plancher de sa salle de bain. Je surpris Vince à me fixer longuement pendant que Jolianne racontait la fois où elle avait chanté à Las Vegas dans un casino bondé de mafiosi italiens et qu’elle s’était fait demandée en mariage par un sicilien – en italien (on avait dû lui traduire)! Le pauvre, disait-elle, faisait une telle gueule devant son refus qu’elle l’avait pris en pitié et lui avait donné son foulard, mais l’orgueilleux le lui avait relancé vulgairement à la figure. Luc revint seul en disant que Véro avait quitté avec le pianiste, totalement saoule, qu’il pensait que ça serait correct, elle est assez grande, là. Luc rentra en taxi peu après, et on m’expliqua qu’il était mort de jalousie, lui qui essayait de séduire désespérément Véronique depuis qu’ils avaient emménagés ensemble.

Nous rentrâmes tard, vers quatre heures du matin, après avoir titubé bras dessus bras dessous, Jolianne et moi, jusqu’à son appartement. Je me laissai choir comme une gélatine sur son sofa.

- Angélus, tu ne dormiras pas là quand même. Viens dans mon lit, tu vas beaucoup mieux dormir.
- Euh… ouais? Tu sais je peux dormir ici, c’est ok.
- Oh, arrête donc. Go, j’veux dormir moi aussi. Tu vas te réveiller en Bossu de Notre-Dame si tu dors là.

Nous nous alitâmes sans trop de gêne, bien que par pudeur je gardai mon t-shirt et me tournai dos à elle, qui avait enfilé un pyjama. Je m’éteins aussitôt, peu après l’ampoule.

Je fus réveillé une heure plus tard par des coups insistants à la porte. Jolianne s’était collée à mon dos, ne se réveillait tout simplement pas. Je me dégageai doucement, remis mon jeans, et longeai les murs jusqu’à l’entrée.

- Jolianne! T’es là? chuchotait la silhouette, comme si on avait pu l’entendre de la chambre.
- Véronique? Hé, ça va?
- Haaaa. Angélus, t’es là, toi! Écoute j’me sens pas bien…
- Ben rentre.
- Ah j’étais chez, euh, Alain, pis j’ai du vomir trois fois dans sa toilette.
- Hm. Hm.
- J’suis partie, j’voulais pas me réveiller là demain. Comme j'étais à deux rues d'ici... Penses-tu que j’peux dormir ici?
- J’imagine que oui, euh, installe-toi sur le sofa, juste là.
- Tu dors où toi?
- Euh, avec Jolianne.
- Aww. Je vois.
- Oh, arrête.
- Faut que je me couche, déclara-t-elle en me présentant ses paumes et en agitant les doigts, j’ai la nausée.
- Bon, alors je t’amène un sac ou un seau et je retourne me coucher. Bonne nuit, Véronique.

Le lendemain vers midi, Jolianne s’était levée avant moi et était venue me réveiller un peu plus tard, en se lançant sur le matelas, avec un bout de papier entre les doigts.

- Bon matin! Hé, Véro est passée ici?
- T’as rien entendu, hier, tu rêvais trop, ma belle.
- Regarde sa note… la conne. Je vais la battre. Elle connaît pas ça elle les condoms?

Vous êtes pas mal cute les deux couchés un par-dessus l’autre, les cousins. Jolianne merci pour ta toilette, j’espère qu’il ne reste pas trop de motons, mais j’ai checké pis ça devrait être ok, à moins que ça remonte? Je viens de réaliser que fuck, il faut que j’aille me chercher la pilule du lendemain, j’étais en plein dedans moi là, hier, le pianiste, Martin, il a du m'arroser l'oeuf bien comme il faut. Tu dirais à Eduardo que j’peux pas aller à la pratique cet aprèm? Dis-lui que je suis occupée à m’avorter, j’men fous, mais j’ai pas envie qu’il me fasse la morale. Oh, j’ai fini ton jus d’orange. Et y’a plus de papier-cul dans ta salle de bain. Ok, j’men vais, et dis à Angélus que si jamais il lâche ses cousines, il peut m’appeler pour aller au cinoche, quelque chose.

Véro