samedi 14 novembre 2009

Yoga et bricolage

Elle fait du yoga dans des pantalons bien moulants rouges, ses jambes parfaites bien écartées. Je jurerais qu’elle est mouillée, là-dessous. Ses seins sont bien écrasés sur son corps par le tissu serré de sa camisole achetée chez lululemon. Ses cheveux blonds sont attachés en queue de cheval. Elle n’a pas de rouge-à-lèvres ni rien. Elle boit du lait de soya et du thé vert, c’est sur. Elle baise avec des condoms bios. Elle a forcé son mec à acheter une SMART.

J’arrive par derrière alors qu’elle est assise en position du lotus en respirant bien profondément. Je pose mes mains doucement sur sa taille, n’interrompez pas votre respiration (avec l’autorité d’un gourou), inspirez, expirez, c’est cela, oui. Je suis de mes doigts la trajectoire de l’air dans sa poitrine, en passant entre ses seins. Sa respiration s’intensifie. J’appuie mes mains sur son ventre. Sentez l’air dans votre ventre. Elle rentre le ventre, ma main glisse plus bas, elle soulève son bassin, elle veut que je la touche. Pourtant je remonte plutôt mes mains jusque sous ses seins. Je veux la faire patienter, mais j’échoue… j’empoigne son buste, sens ses mamelons. Sa respiration devient brisée. Madame, continuez à vous concentrer sur votre respiration. Puis, je fais descendre mes mains, soudainement. Je lui masse son sexe à travers le tissu, lentement, parfois de toute la main, d’autres fois juste du bout de deux doigts. Le tissu s’imbibe, se mouille. Je sens de mieux en mieux les reliefs, j’arrive à repérer à peu près où se trouve la petite bille-de-toutes-les-joies. Elle pousse de petits sons.

Ses épaules sont maintenant plaquées contre le sol. Elle a levé le bassin, ses tibias dans un angle à quatre-vingt dix degrés avec le tatami. Moi je suis à genoux, son sexe à quelques centimètres de ma bouche. J’enfonce mon visage où elle le veut. Le tissu est mince. Ma langue et mes lèvres s’agitent, elle bouge le bassin pour accentuer la friction. Je la baiserais à travers le tissu. Restez bien en place, respirez… je reviens.

J’accours au bureau, j’en reviens avec une petite paire de ciseau. Elle semble inquiète en me voyant revenir, mais comprends vite. Je découpe le tissu avec prudence, autour de son sexe. Je lance les ciseaux avec vigueur et ils se plantent dans le mur, bien droitement. Je recolle ma langue, de tout son long, sur son sexe et je ne la bouge que très lentement, pouvant enfin goûter son nectar. Elle me dit qu’elle manque de force dans les jambes. Je lui permets de se mettre à quatre pattes. Elle écrase sa joue sur le matelas, lève les fesses bien hautes, une courbe au nombre d’or se forme. Je dépose mes mains sur son derrière, approche mes doigts de la découpure faite un instant plus tôt… Je déchire sauvagement le tissu, mettant au grand jour ces fesses qui auraient surpris les imaginations les plus fertiles. Je les embrasse, les lèche, les mord. Elle me supplie…

- La session est terminée, messieurs dames. Prenez quelques minutes pour vous allonger sur le matelas et relaxer, si vous le voulez. A la prochaine fois.

Je fus sorti brutalement de mon rêve. Les participants roulaient leurs matelas, détendus. Une odeur de thé parvint à mes narines. La blonde enfilait déjà son manteau, encore concentrée. Marianne me donna une chiquenaude dans le cou.


- Alors? Je t’avais dis, hein, que ça fait du bien?
- Oh oui, ça fait vraiment du bien, c’est fou.
- Pff. Elle était pas mal cute, hein, la blonde?
- Que… quoi? Ah, oui, la blonde. Très.
- Pervers.
- Moi? Nooooon.
- Tu m’invites chez toi pour un verre? On ira parler de ton expérience transcendantale.
- A condition que tu gardes tes vêtements de yoga…
- Tss. Mmmokais.
- Et que tu me laisses faire un peu de bricolage.


Elle baissa un sourcil incrédule, puis le doute laissa place à un joli sourire. Elle me donna un baiser sur la joue.


- Viens, on va aller bricoler, p’ti gars.
- Je vais te bricoler quelque chose de beau, tu verras.
- Oh, j’te crois… t’es bon avec tes mains!
- Attends de voir ce que je fais avec des ciseaux!
- Tu me fais peur, dit-elle en riant.
- T’aimes ça avoir peur.
- C’est vrai, surtout si c’est à cause de tes grimaces avec la langue…


vendredi 13 novembre 2009

Angélus le salaud

Angélus, t’es un salaud, t’es un faux. Ta magnanimité, ton altruisme, ta galanterie, tout ça, c’est du chiqué. Derrière le feutre de tes paroles, sous la nappe de tes actes, il n’y a qu’un sale con, un enfoiré qui charme les filles, leur fait miroiter de jolies choses, de beaux futurs dans la ouate, des oreillers pour toi et pour elles, à partager dans des sueurs impures. Elles s’imaginent porter tes sous-vêtements, te convertir au thé, voyager avec toi de la Mongolie jusqu’au Pérou, que vous irez au zoo, cueillir des bleuets et faire des tartes, que vous ferez des châteaux de sables sur les plus longues et les plus blanches plages du Sud. Tu es un illusionniste : tu projettes des mirages éblouissants provoqués par la sécheresse d’amour de ton désert inné. Tu es un funambule, vacillant sur une corde étirée entre deux abîmes, celui à gauche creusé par ta crainte de te semer le cœur et ne récolter que du fantôme; celui à droite foré par la certitude de devoir, pour aimer, abandonner ton toi, que tu chéris comme si tu l’avais enfanté toi-même. Tu ne veux pas aimer jusqu’au sacrifice. Ton amour meurt lorsqu’on attend de toi. Tu mourras seul. Riche peut-être, mais… seul.

Des reproches comme j’en reçois toujours, tous basés sur je croyais que tu m’aimais!, tous tordus, abstrus, écrits les doigts humides de larmes ou criés dans des tempêtes de cheveux et de doigts dans les airs, auxquels j’ai toujours envie de répondre simplement ta gueule tu me les casses, mais je préfère les perdre avec des questions casse-cous, des c’est quoi l’amour, vraiment?, ou des vraiment, l’amour pour toi c’est le sacrifice? Il est moins facile qu’on pourrait le croire d’éviter les chrétiennes. Elles ont Jésus dans le sang, malgré elles, bien souvent. Je hais les leçons sur l’amour. Encore pire lorsqu’elle vient d’une femme qui « m’aime », ou « m’aimait » ̶  celles-là sont les pires. Je les assommerais d’un grand coup de bible sur le nez (et il faudrait que ça saigne sinon PAF!, un deuxième coup).  Il n’y a pas un humain sur Terre dont les leçons sur l’amour seraient susceptibles d’influencer comment je vis ça, moi, la fucking amour. Ni les Sri ni les Baba, ni Patricia Kaas, ni ma grand-mère. Personne. L’amour, si vous voulez mon avis, se passe du langage, il brille dans le silence. Et quiconque s’efforce d’en discourir pompeusement devrait plutôt aller se sniffer une ligne de coke.  L’amour éternel, l’amour universel, l’Amour, le manque d’amour, l’amour libre, l’amour maternel, l’amour de la poutine. Ça me donne la nausée. Sans cœur! qu’elles m’ont dit, je croyais que tu m’aimais? Je t’aimais, oui, maintenant je t’aime moins alors que tu tentes de me culpabiliser, t’aimerai un peu plus après la gifle, mais beaucoup moins après ton quatrième appel téléphonique de la semaine.

Des claques au visage, aussi. Ah oui! Le champ de vision qui s’embrouille soudainement, ce petit picotement qui point vivement sur la joue, et ce petit sourire impromptu et inévitable que je dissimule obligatoirement. Les plus comiques m’ont été données juste du bout des doigts, des giflettes, des tapepettes, rapides, presque timides, aussitôt données, aussitôt regrettées. Mais d’autres, moins drôles, m’ont été flanquées de pleines mains, livrées avec vigueur et déchainement, des claques bien préméditées,  des mornifles avec du biceps, qui viennent avec des mots doux – salaud, enfoiré, fils de pute, enculé, calice de chien sale. Je les adore quand elles frappent. Je sens alors qu’elles ont fini de niaiser, qu’elles lâchent prise. Elles oublient les psychanalyses et les grandes leçons du cœur lues de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui dans nombre de revues périodiques pourries. Elles frappent puis s’en vont. Un point à la fin d’une phrase.

Si je suis, c’est vrai, un peu enjôleur, on ne pourrait m’accoler l’épithète de menteur. Je n’ai jamais dit à une femme : nous serons toujours ensemble, je serai toujours là, je t’aimerai toujours. Je disais plutôt des trucs du genre cette soirée est magique, je m’en souviendrai toujours et, pendant lesdits soirs, cela semblait suffisant. Quand je me trouvais le visage entre les cuisses de madame, qu’elle me tirait les cheveux comme pour me désaccoucher, elle le savait : demain, je ne serai pas là, demain matin je rentre chez moi, demain matin, après le déjeuner, je vous reconduis. Si vous tombez amoureuses, que puis-je y faire sinon vous dire que moi, je ne suis pas tombé, que je suis sur mes deux pieds? Pourquoi alors me traiter de salaud et de faux? Ce n’est pas moi qui soit faux, c’est votre mirage, le votre, votre, votre. Me reprocheriez-vous de ne pas vous empêcher de le créer?

vendredi 6 novembre 2009

La surprise d'Alexia

La nappe brulait; des flammes majestueuses s’élevaient tout autour de l’immense table, projetaient des ombres vacillantes et instables sur les visages, les murs, les objets. Au milieu des assiettes laissées là, des tajines avaient été abandonnées dans les unes, dans les autres cramaient des fromages importants, déjà les courbes des coupes s’enduisaient de suie. Les chandelles fondaient, assaillies par une chaleur luxuriante qui leur était insupportable. En plein centre, elle à quatre pattes, lui à genoux derrière, ils forniquaient furieusement, gémissaient, rugissaient, passionnément, inarrêtables. Ils devaient jouir, vite, avant que chaleur ne devienne brûlure. Il faut dire, ils avaient eu une longueur d’avance : la maîtresse de cérémonie les avait sommés de se mettre à la tâche avant la fin du repas. Il lui avait déversé une bouteille entière d’un vin d’Amérique sur les fesses et le précieux fluide était allé se mêler à ses sucs à elle, coulant comme un fleuve nouveau, pourpre et scintillant, dans son dos, entre ses fesses et jusqu’au sacro-saint delta de son sexe. Dans une complexe complainte mue des jouissances extatiques auxquelles ils s’étaient assujettis et des douleurs inquiétantes provoquées par les flammes qui leur léchaient déjà les orteils, on les aspergea de mousse anti-feu, et l’incendie fut avorté. Applaudissements.

Alexia m’avait téléphoné, après deux mois de silence bien mérités, et m’avait annoncé qu'elle avait une surprise pour moi: j’avais été « choisi » pour participer à une soirée « spéciale ». Ma curiosité piquée à vif, je tentai d’obtenir d’elle plus de renseignements. Seules spécifications reçues : m’habiller chic, apporter une bouteille respectable ainsi que toute la distinction dont j’étais capable.

La soirée se déroulait dans une immense maison, sinon un manoir, où deux valets m’accueillirent avec plus de manières que je ne n’aurais pu m’y attendre. Je savais qu’Alexia avait des connaissances dans les hautes sphères torontoises de la finance, mais j’étais surpris qu’on l’invitât dans de tels endroits, dans de tels événements. On me dirigea ensuite dans une splendide salle à manger qui devait aisément faire cent mètres carrés. Une table orgiaque y était installée : raisins et noix, figues et sauces, homards, veloutés divers, terrines, fromages, vins blancs et rouges en carafe et champagne. Ma curiosité s’amplifiait : pour quoi et pourquoi avais-je été choisi? Que faisais-je ici? Qui étaient ces gens?

Je repérai Alexia qui venait de poser son verre à martini sur une table, de s’excuser à ses interlocuteurs et qui maintenant ajustait sa robe de soirée et se dirigeait vers moi. Elle me présenta, en anglais, à Mmes Bowering, Bonnell, Simmons, Dussault, Saucier, et d’autres encore dont le nom m’échappe à présent. Elles étaient visiblement riches, la plupart dans la trentaine ou dans la quarantaine, exceptées Mme Bowering, la maîtresse de cérémonie, qui était dans la soixantaine, mais qui de loin paraissait dans une difficile trentaine à force de remodelages et d’injections de Botox et une fort jolie jeune femme blonde dont le nom était trop compliqué pour le prononcer, pire donc à mémoriser, qui elle, était dans la vingtaine. Elles se comportaient avec dignité, riaient généreusement, et semblaient, elles, savoir de quoi il était question, bien que la plupart ne se rencontraient que pour la première fois. Un autre homme fit bientôt son apparition, plus âgé que moi, confiant, rieur. A part M. Harvey, j’étais le seul mâle au milieu de ces douze ou treize femmes. Je tâchais de ne pas paraître intimidé, utilisais mes humours les plus subtils, ralentissais mes gestes, respirais plus profondément et plus régulièrement.

La maîtresse de cérémonie annonça le début du repas et selon ses instructions, nous nous mîmes à table. Les deux hommes devaient prendre place aux deux extrémités de la table. Alexia fut placée à ma droite. Mme Bowering nous souhaita formellement la bienvenue. Cette soirée allait être toute spéciale. Sa seule exigence : obéir à ses commandements. J’interrogeai Alexia du regard. Elle me répondit par un clin d’œil. Bon appétit!, dit-elle en français.

Dès que le premier service fut dégusté, la maîtresse tapa des mains et les lumières s’éteignirent. La pièce était maintenant éclairée seulement par de multiples chandeliers qui, sur les murs ponctuaient les œuvres d’arts exposées, et sur la table éclairaient les convives et les mets. Les femmes se levèrent toutes, soudainement, et quittèrent la salle. Je déposai mes ustensiles sur la table, incertain à savoir si je devais les suivre ou patienter mais je calquai la patience de M. Harvey qui venait d’étendre un morceau de brie sur un craquelin, comme si rien n'était.

A ma surprise, lorsqu’elles revinrent, elles s’étaient toutes changées; qui plus est, elles s’étaient déguisées. Mme Simmons était devenue une féline, une Catwoman, son corps moulé par des filets noirs. Mme Bonnell était costumée en succube ou quelque créature infernale. Mme Saucier, était une religieuse. La jeune blonde était en ballerine. Alexia était une hawaïenne. Il y avait aussi une paysanne, une joueuse de baseball, et quelque chose comme une garagiste ou une éboueuse. Je dus contenir mon amusement, inondé par l’impression de me retrouver dans quelque carnaval surréaliste, de m’être embarqué dans un tour de manège dans l’imaginaire sexuel de Dali. Elles se rassirent sagement à table. Puis, la maîtresse de cérémonie claqua des doigts et une chatte et une ballerine disparurent sous la table. Quelques secondes plus tard, je sentais monter des doigts le long de mes jambes et, saisi, je mis tout mon esprit à contribution afin de m’acclimater à ce qui était en train de se produire dans ce manoir, l’air hébété, alors qu’Alexia agitait ses doigts, aloha, chéri!

On libéra mon sexe de mes pantalons, sous la nappe, et je sentis bientôt la chaleur mouillée d’une bouche inconnue l’entourant tout entier, compliquant considérablement l’autopsie du pauvre homard éventré qui gisait dans mon assiette. Succube et Paysanne disparurent à leur tour sous la table et quelques secondes plus tard, M. Harvey, à l’autre bout de la table, poussait des sons que j’aurais préférés plus discrets. Elles disparurent éventuellement toutes sous la table et je tentai en vain de reconnaître parmis les bouches celle d’Alexia. Je m’abandonnai aux chaleurs variées des lèvres qui me partageaient aimablement, aux succions et aux textures variées qui s’amourachaient de mon sexe boursoufflé. Les unes tiraient violemment, comme un trou noir le ferait, alors que les autres, plus détendues, plus chaudes, me promenaient du palais à la joue, de la joue au palais, dans un tourbillon de langue.

La maîtresse tapa à nouveau dans ses mains et les folkloriques coquettes ressortirent de sous la nappe. On eut crut qu’elles avaient étudié et suivait un programme plus ou moins précis. On nous servit alors le plat principal, qui fut dégusté dans un silence troublant. Mme Bowering siffla. Je ne savais à quoi m’attendre. Paysanne et Hawaïenne vinrent à mes côtés. On tira ma chaise à un mètre de la table. Alexia releva sa jupe et grimpa sur moi, et s’enfonça mon sexe jusqu’au fond du corps. Elle s’agita comme une forcenée, en s’appuyant sur mes épaules. Puis, elle céda sa place et ce fut le tour de Paysanne, puis de Catwoman, puis de je ne sais plus, des plus légères aux plus lourdes, des plus criardes aux plus discrètes.

Je n’ose détailler et n’arrive pas, de toute manière, à me rappeler avec justesse les multiples prouesses fantasmagoriques qui s’accomplirent dans cette salle à manger lors de ce repas exquis, mais je me souviens qu’avant le service de la crème brûlée, on fit monter M. Harvey et Succube sur la table pour qu’ils y baisent jusqu’à l’orgasme. Les sexes et les bouches couverts de sucre, je jouis démesurément, le corps subjugué par des soubresauts incommensurables suivis inévitablement, comme le tonnerre suit l’éclair, par des raz-de-marées terribles de ma substance qu’attendaient avec espérance ces luxurieuses créatures au sang de débauche. Peu après, Mme Bowering ordonna que l’on mette feu aux bouts de la nappe, jugeant qu’il était temps que débute le spectacle de clôture…

Je reconduisis à sa voiture Alexia, qui était maintenant revenue de l’été perpétuel du Pacifique dans l’automne gris du Canada:

- Alors, bien mangé?
- Très, c'était exquis, vraiment.
- C'est vrai.
- Dis, comment connais-tu ces gens là? Comment m'as-tu attiré là-dedans?
- Heureuse de savoir que je puisse encore te surprendre.
- Tu as toujours su me surprendre, coquine. Je ne pensais pas que tu me rappellerais, tu sais.
- T'as encore peur que je sois amoureuse, hein? Écoute, c'est vrai, j'ai flanché l'autre soir, mais... Oh et puis merde Angélus j'ai pas envie de me justifier... Allez, bonne fin de soirée.

Elle ouvrit la portière de sa Volvo. Il faisait froid. Le vent nocturne faisant danser ses cheveux dans son visage. Jamais elle n'avait été à mes yeux aussi belle que sous cette lune d'acier, avec le regard des femmes qui disent aux hommes: je n'ai pas besoin de vous.

- Hey, attends!
- Hmm?
- Si je t'invite chez moi, samedi, pour une soirée de cinéma étranger, comme on le faisait parfois, tu accepteras ou faut-il me faire pardonner de t'avoir repoussée?
- J'accepte, mais il faudra quand même te faire pardonner...

Elle s'enfonça dans le cuir de son siège, je fermai la portière, et elle m'envoya un baiser dans les airs. Satisfait, je vis disparaître la Volvo vers la ville et entrepris mon propre chemin vers le loft.

Angélus, me disais-je en me regardant dans le rétroviseur, c'est tout ce que ça lui a prit pour te ravoir. Est-ce parce que je suis simplement minable ou plutôt parce que c'est moi qui, au fond, la voulait de retour dans ma vie? Alexia, l'amante, l'amie, m'avais manqué, c'est vrai. Je songeais déjà aux films que je choisirais et imaginais quels gestes, quelles attentions je devrais poser pour me faire pardonner le recul démesuré que je lui avais imposé après la manifestation de son amour pour moi...

mercredi 28 octobre 2009

J'aime ça, moi, les folles

Il paraît qu’il faut, de temps à autres, téléphoner nos amis. Ça devait faire deux semaines que je n’avais pas parlé à Louis. La mi-session, la préparation de ce colloque, mes pensées hétérogènes m’avaient tenu à l’écart de toute forme d’activité grégaire. Mon vieil ami ne mit pas cinq minutes à s'interroger sur le rébarbatif de mon ton de voix.

- Qu’est-ce qui ne va pas mec, t’as l’air décalissé?
- Oh, t’en fais pas. Je sais pas trop.
- Tu sais pas trop? Tu veux que j’aille faire un tour? Ma femme est partie à la piscine avec le petit et les Canadiens mènent 4-0 en première période, j’ai pas envie de regarder la suite. C’est dans la poche. Oh! Et il faut que je te fasse écouter deux ou trois trucs que j’ai trouvés sur le net. Tu vas adorer.
- T’as déjà soupé?
- Angélus, putain il est huit heures, j’ai soupé y’a trois heures.
- Ok, c’est bon, je vais aller me chercher du thaï à côté.

Louis est arrivé quarante minutes plus tard avec son iPod et une bouteille de Toasted Head de Californie. On a fait résonner nos mains ensemble, ça a fait un pok! très fort et très clair (après toutes ces années d'exercices...). Pendant qu’il débouchait la bouteille et que je sortais les coupes, il me racontait les premiers pas de Nathan, les déboires de sa belle-mère, me demandait comment ça allait au bureau, mais dès que les verres furent versés il mit fin, hosanna!, à la discussion de surface :

- Alors, c’est laquelle qui te tracasse comme ça? T’as soupiré trois fois depuis que je suis rentré.
- C’est Sophie… je sais pas trop ce qui m’arrive, j’arrête pas d’y penser, toutes les autres filles me semblent grises, superficielles ou carrément connes.
- Sophie? Tu m’étonnes là. Me semble que c’est pas ton genre. Je la connais pas, mais selon ce que tu m’as dit, c’est pas une grande exaltée ça là? La poète? De toute façon mon vieux, il n’est pas comme un peu tard? Tu l’as plaquée là y’a un mois.
- Ouais, je sais, Louis, mais on dirait que depuis ce soir là, je regrette. J’ai envie de la revoir, pour vrai, et pourtant je me sens comme un vrai trou de cul, tu sais, je tomberai pas amoureux d’elle, je suis pas amoureux d’elle, mais j’ai envie de la voir.
- T’as envie de la baiser, tu veux dire.
- Ça aussi, c’est sur…
- Bon, alors c’est quoi le problème, Angélus, appelle-la, mets-ça au clair comme tu as toujours fait, et advienne que pourra? Qu’est-ce qu’il y a de si différent avec Sophie?
- J’sais pas, j’pense que, j’pense qu’elle me fait peur?
- Peur? Elle m’a pas l’air ben ben épeurante pourtant.
- Ben fuck, Louis, penses-y deux minutes, la fille voulait être mon esclave. C’est pas des farces son affaire, elle était sérieuse.
- Sacrament de folle, si tu veux mon avis. Mais toi les folles t’aimes ça…
- T’as surement raison, c’est une folle. Mais c’est une folle intelligente et lucide, elle sait ce qu’elle fait. Elle est en même temps vulnérable et extrêmement dure. C’est justement ce que je trouve de trippant, tu vois.

Il remplit mon verre, puis le sien.

- Hey, je branche mon iPod, je dois te faire écouter Rudi Arapahoe. Tu vas aimer ça. Dans le genre musique ambiance il se fait pas mieux.
- Hâte d’entendre ça. On devrait s’asseoir dans le salon on entendra mieux.

Une fois rassis, il me demanda :

- So? Tu vas faire quoi?
- Ermm. J’sais pas, j’pense que je vais lui écrire. Je n’ai pas entendu de ses nouvelles depuis un mois…
- Ok, pis tu vas lui dire quoi?
- Tu veux que j’te mette en CC, Louis?

On discuta encore un peu de Sophie, il se moqua de moi et de ma fascination pour les créatures absconses. Je me moquai de lui et de sa fascination pour ses propres genoux. Parler à Louis me fais du bien. Il fait juste écouter. Il sait bien que peu importe ce qu'il dira, j'en ferai à ma tête. Ça ne lui pose pas problème, à Louis, il n'a pas besoin de se sentir utile, de me prodiguer des conseils qui s'écraseraient comme des avions de papier.

Nous terminâmes la soirée avec Miles Davis Quartet et le Curtis Fuller Quintet, du cognac et deux parties d’échec – je fus mat les deux fois en moins d’une demi-heure. Il me recommanda des bouquins écrits par des champions mondiaux, je lui proposai plutôt, pour la prochaine fois, une joute de Scrabble. Vers onze heures et demi, Louis téléphona à son Angélique pour lui dire qu’il arrivait sous peu, pour savoir si tout avait bien été à la piscine; elle lui demanda de ramener du lait.

- Salut mon pote. Je dois retrouver mon autre Ange, celle qui n’a pas de couilles.
- T’aurais pu me demander de me faire castrer si tu voulais me marier, Louis.
- T’aurais dis oui?
- Peut-être, t’as peut-être choisi le mauvais ange! Allez, dégage avant que j’te viole.

Lorsqu’il eut quitté, je déplai mon ordinateur sur mes genoux, déterminé à écrire à Sophie, ne sachant toutefois pas ni quoi ni comment lui dire ce que j'avais dans tout le corps. Sophie, veux-tu encore être mon esclave? DELETE. Sophie, ça fait au moins cinquante fois que je me fais jouir en m’imaginant en train de te mordre le piercing, de te baiser entre tes petites fesses blanches en t’écrasant la face sur un rond de poêle, en train de t’écarteler cruellement avec ma literie et de te... DELETE. Sophie, je t’accepte comme esclave si tu remplaces tous tes pyjamas par des déshabillés. DELETE.

Soupirs.

mardi 27 octobre 2009

Sophie la soubrette, Sophie la djinn

Sophie,

Je ne tiens plus la route. Je n’arrive plus à retenir ces images, ces idées, ces mots, pris dans le filet de mes inhibitions, qui ne cherchent qu’à t’atteindre et qui feront chavirer ma raison bien avant d’abandonner leur destinatrice. Alors me revoilà. J’ose.

C’est que, vois-tu, j’espérais secrètement que tu me réécrirais, même après t’avoir ainsi plaquée, que tu me supplierais de venir te cueillir, j’espérais de te voir un matin à ma porte avec tes valises, le visage blême sous des dégoulinades de mascara, prends-moi chez toi Angélus, j’ai foutu le feu à mon appart, je pense que la vieille du sixième a cramé comme du bacon, je ne sais plus où aller, je ne veux pas mourir, je ne veux pas souffrir. J’aurais voulu pouvoir te sauver. Plutôt, je t’ai entrevue l’autre soir sur le campus avec un type à foulard et béret, tu le tenais par le bras, tu ne souriais pas, lui non plus, mais tu avais l’air paisible, satisfaite, repue. Je suis peut-être un vil spécimen hominien, mais j’ai vécu une sorte de déception, comme si une partie de moi te préférait malheureuse, désaxée, instable, troublée, Sophie-toupie, Sophie-bouillie, Sophie-fouillis. Comme si je t’aimais seulement si je pouvais assumer vis-à-vis ta personne un rôle de rédempteur, d’espèce de faux-prophète assumé. Je me permets toutefois, le plus hypocritement du monde certes, de te souhaiter d’être, à tout le moins, en paix avec toi-même. As-tu besoin d'être sauvée de quelque chose sinon des dangereux loups de mon espèce?

Je tiens à revenir brièvement sur cette soirée abrupte, sur cette pente que je t’ai laissée dévaler seule. Je crois, Sophie, que je te sous-estime. J’ai cru que je te détruirais, que je ferais de toi quelqu’un de misérable, j’ai eu la frousse devant tout ce pouvoir sur toi qui m’était offert comme on aurait offert à César la République. Mais je ne crois plus en ta fragilité, plus du tout. Et je crois davantage en la mienne. Ton sourire, à la fenêtre, quand je suis parti, m’a tout dit. Il m’a dit je te fais peur? Il m’a dit tu t’enfuies de quoi au juste? Il a dit tu vas revenir.

J’ai rêvé cette semaine que j’avais accepté ta proposition, que tu habitais dans une pièce aménagée dans un grenier et que te rentrais en retard, un soir. Je t’engueulais salement : t’es allée te faire enculer par ce vaurien de poète maudit, c’est ça? Rien de gentil, je t’assure. J’ai par la suite beaucoup réfléchi à toi. J’imaginais, toi l’esclave, moi le maître, vivant dans un singulier quotidien. Pendant que tu me préparerais un plat de pâtes aux fruits de mer, moi je serais en train de baiser mon ex-collègue Marianne sur le sofa du salon. Pendant qu’on écouterait un match de hockey entre gars, tu nous apporterais des chips et de la bière dans un costume de cheerleader. On me dirait elle est fine ta blonde, je répondrais c’est pas ma blonde c’est mon esclave et les gars seraient vachement impressionnés. Ils demanderaient s’ils peuvent te donner des ordres et je leur dirais que oui, mais qu’il ne serait pas question de te baiser nonchalamment chacun notre tour en regardant le match, ça non. Et là ils seraient déçus et ils me diraient t’as changé Angélus, t’as changé mec. Hey, Betty, va donc me chercher une Boréale! A quatre pattes! Et t’aurais pas le choix. Tu le ferais, résignée, obéissante, sublime soubrette à la lèvre inférieure percée, et ça me rappellerait les fois où on me délègue la présidence des meetings les plus emmerdants, où j’accueille avec un sourire traitre les participants. Mais les jours de semaine, pendant que je serais au bureau, toi tu serais au loft en train d’écouter Joy Division à tue-tête et de peinturer ta liberté sur des toiles géantes que je t’aurais achetées, tu serais en train de poursuivre l’écriture de ces vingt-huit putains de soi-disant romans que tu as commencé et jamais finis, et aussi celle de ton recueil-to-be-born de slam, tu concocterais des bijoux que t’irais vendre aux bazars néo-hippies du quartier universitaire, juste pour dire que t’es utile à quelqu’un d’autre qu’à moi. Des fois, je m’ennuierais de ma solitude, je dirais Sophie, fous le camp, va-t-en à Cuba pour deux semaines, prend ma carte de crédit et magasine-toi un hôtel. Je pourrais techniquement te demander, le soir, de me faire des hand-jobs avant de m’endormir, mais je ne le ferais pas, je suis trop poli, je me contenterais d’exiger qu’à mon réveil, mon petit-déjeuner soit prêt avec un thermos de café, mes chemises soit repassées et l’hiver, que ma voiture soit déblayée, dégivrée et déjà à tout le moins tiédie. Je ne serais pas un salaud, tu sais, je partagerais mes repas, mon vin, tu aurais droit de chauffer le loft même pendant le jour même si je ne suis pas là, d’utiliser le téléphone, tu aurais droit de demander congé et si le cœur m’en disais, je te les accorderais. Mais de là à inviter tes amis, surtout s’ils portent des faluches, alors là… il faudrait négocier – ces épouvantables couvre-chefs m’ulcèrent jusqu’à la moelle épinière.

Les règles seraient simples. Mes désirs seraient tes ordres. Point. Il serait hors de question pour moi de considérer le châtiment physique, les ecchymoses, je trouve ça inesthétique, alors tu devrais t’engager à accepter ta servitude, voire à l’aimer et à en souhaiter la perpétuité. En cas de mutinerie, je pourrais par contre t’imposer la fessée, ou autre punition humiliante. Si tu en venais à trop aimer ces corrections, ce qui ne me surprendrait absolument pas, et à te permettre des largesses inadmissibles, je serais alors dans l’obligation de te priver de nourriture. Une abomination qui me déplairait hautement à mettre à exécution, je l’avoue. Ultimement, je te foutrais à la porte en plein hiver. Quel avantage aurais-je à conserver une esclave désobéissante? En échange, tu serais logée dans un appart luxueux, nourrie comme une Cléopâtre, de plus je serais ton mécène, te procurerais ton nécessaire d’artiste, ferais acheter à mon patron tes œuvres pour le bureau, te laisserais du temps libre dans le temps des fêtes ou même à l’été, et je t’enverrais de temps à autres dans le Sud pour avoir la paix.

Tu vas maintenant sans doute penser que je suis en train de te retourner la proposition. Et… si c’était ce que je faisais – à tout le moins inconsciemment? Serait-ce possible que je sois en train de succomber à cette offre unique? Combien d’hommes se seront fait proposer, d’ici la fin du siècle, une esclave, qui plus est une esclave volontaire? Saurais-je manquer une telle opportunité, fut-ce au prix de la liberté d’une fille qui ne sait quoi en faire?

Je t’avoue, Sophie, ne plus savoir où ranger ces pensées. Si j’ai su me contenir et paraître si froid dans la réponse que je t’avais écrite au départ, je me sens maintenant secoué au milieu d’une tempête génésiaque depuis ce soir où mon esprit à goûter à ce que ce pouvait être de te posséder, depuis que tu entretiens à mon endroit cet insupportable silence. Écris-moi, relance-moi, remets Angélus à sa place, celle d’un jeune professionnel aux idées de grandeur effroyables, dis-lui ce qu’il convient de lui dire, qu’il cesse de t’assimiler aux djinns, qu’il te considère à nouveau comme une femme à part entière, libre et responsable, une femme moderne, libère-le de cette proposition impossible. Qu’as-tu fais de moi, Sophie?

A.