samedi 19 décembre 2009

La revanche de Gitche Manitou

J’ai vu un grand soleil blanc, plus blanc que la mort, telles cent milliards de milliards de lampes à vapeur de sodium entassées dans ce globule démesuré qui envahissait les cieux à une vitesse inquiétante. J’ai couru dans le sens inverse, je me suis dit ça y est, dans deux heures on sera tous morts, je me suis retourné pour en voir la progression, faillant y laisser mes rétines, puis ma course a été rejointe par quelques femmes, des adolescents, un vieillard. Personne ne criait, tout le monde fuyait, le plus sérieusement du monde. Il était inutile de s’époumoner : devant la mort certaine, devant la désintégration du monde, seul courir semble avoir un sens. Et pourtant. J’ai couru jusqu’au Musée des Civilisations : la bâtisse me semblait solide, inébranlable. Les employés et les clients s’étaient dispersés dans la panique. Un préposé à la billetterie regardait par la fenêtre teintée, figé, hypnotisé, le grand soleil blanc s’accroître en avalant les nuages. Je l’ai saisi par les épaules, lui ai dit ne reste pas là, planque-toi. Il n’a pas bougé et j’ai poursuivi ma course jusque dans la salle d’exposition sur les Amérindiens.

Une heure plus tôt, à deux cents kilomètres d’où j’étais, à Montréal, les poteaux d’Hydro-Québec s’embrasaient comme des allumettes, l’asphalte se soulevait, craquait de partout et révélait des tuyauteries éviscérées qui projetaient leurs liquides en tous sens, aussitôt évaporés dans cette apocalyptique température. Les corps bouillaient de l’intérieur pendant une fraction de seconde, puis se vidaient de leurs eaux et devenaient, à peine une seconde plus tard, des fragiles masses de cendres qui s’effondraient au premier vent. Les automobiles explosaient comme des étincelles incandescentes. A l’aéroport, un avion s’était écrasé. Il avait foncé directement à travers tous les restaurants de l’aéroport, le Tim Horton’s, la brulerie St-Denis… Il y avait des Timbits et des grains de café qui trempaient dans l’essence. Des employés de banque s’étaient enfermés dans les voûtes et patientaient, spéculant sur ce qu’avait provoqué cette soudaine lumière aveuglante, cette chaleur brûlante. Dans une garderie, les stagiaires avaient vainement enfermé les enfants dans leurs casiers. Dans les hôpitaux, les infirmières avaient déserté. Des autobus étaient immobilisés un peu n’importe où, dans les voies inverses, dans les stationnements. Les métros et leurs passagers étaient prisonniers de la terre, perdus.

Ils n’avaient eu qu’une heure pour réagir. Au début une toute petite boule de lumière, grosse comme un vingt-cinq sous, avait pris naissance devant le complexe Desjardins. Des curieux s’étaient amassés autour, puis on avait appelé la police, mais avant qu’ils n’arrivèrent, déjà, les fenêtres des édifices autour avaient éclaté, trois hommes étaient morts, deux autres aveuglés et les médias parlaient déjà d’un phénomène inexplicable au centre-ville de la métropole québécoise. Des hélicoptères de l’armée s’étaient effondrés comme des moustiques en sondant l’improbable singularité. On recommandait aux Montréalais de se cacher dans leurs sous-sols, et aux gens des régions de ne pas approcher l’ile, et même de s’en éloigner. Les ponts étaient congestionnés. La ville était dans une agitation sans pareille. Puis, une heure plus tard, plus aucun signal en provenance de Montréal. Rien. Que le sinistre écho de la mort et de la désolation. Et le soleil blanc poursuivait son expansion meurtrière.

Alors que le monde, dehors, se consumait, j’étais absorbé par des considérations historico-sociologiques. Les Amérindiens considéraient que la différence entre l’homme et l’ours, et à ce compte, tous les animaux, était de nature culturelle. Ils mangent comme les hommes, chassent, à l’hiver ils préfèrent dormir, ils élèvent leurs bébés avec amour et leurs enseignent tout ce qu’ils doivent maîtriser pour survivre en forêt. Les ours sont des hommes autres. Pour l’Européen qui arriva au Nouveau-Monde, la terre était un endroit à exploiter. Il y avait un rapport hiérarchique entre l’homme et le reste de la nature. Il approcha l’Amérique avec un esprit mercantile. Il fallait que ses expéditions rapportent. Avait-on, nous les blancs, attisé la colère du Gitche Manitou, le courroux du Corbeau, à force de trouer la terre de nos machines, à force de noircir l’air de nos usines, de salir les eaux de nos shampoings et eaux de toilette? Je regardais les accoutrements, les lances, les flèches, que les muséologues avaient choisis d’exposer aux ignores citoyens de notre colonie qui trouvaient ça ben beaux, les costumes, et j’imaginais des musées futurs où l’on exposerait des télévisions (dans le rôle du conteur-chamane), des manettes de Playstation (dans le rôle de l’arc à flèches), une statue de Jean Charest (totem), une vidéo d’une nuit au Red Lite (ghost dance), des machines-à-sous (offrandes aux divinités) et des photos de jumelés rose et blancs (tipis). Je ne ressentais aucune fierté, seul m’habitait le regret de ne pas avoir été un révolutionnaire de la trempe du Che, de ne pas avoir assez tenté de mettre fin à toute cette folie. De toute façon, le Gitche Manitou s’en chargeait maintenant.

Dans quelques heures à peine, le monde occidental serait sans doute détruit. Tout ce qui en resterait, dans cinq cents ans, serait exposé, peut-être, dans des musées. Peut-être habiterons-nous dans d'immenses arbres modifiés génétiquement, dans lesquels pousseraient des tables et des chaises organiques et dont la sève fournirait à l’homme tous les nutriments nécessaires à sa santé? Peut-être communiquerions-nous enfin avec les morts grâce à des technologies impensables? Peut-être serions-nous enfin capable de faire à notre guise des rêves lucides – la nuit aller baiser des collègues de travail fiancées, aller pêcher sur une mer lunaire, s’asseoir sur les anneaux de Saturne, déterrer des cadavres juste par curiosité, ou même se lancer en bas de la tour Eiffel? Ou aurons-nous enfin soumis la nature à nos besoins – de téléviseurs 340 pouces, de gel ultra-ferme, de Hummer, de Slap Chop, de grille-pains à ions, de poupées gonflables en polymère méga-moite?

Une femme noire arriva en criant et en disant ô Lord, ô Lord, me sortant de mon hypnotisme. Elle criait en anglais que la fin du monde était arrivée, bla, bla. Rien que je n’avais pu conclure par moi-même. Je lui recommandai de se calmer, de respirer pour les dernières fois par ses narines et de prier. La fin du monde, me disais-je, c’était tout de même moins pire que la mort dans un centre d’accueil. Tout le monde meurt en même temps; on se sent moins seul. Je ressortis du labyrinthe de l’exposition. Dans le hall, la lumière était si vive qu’il me fallu mettre mes Ray-Ban, et plisser les yeux pour y laisser entrer un minimum de lumière. Des gens s’étaient couchés par terre et attendaient la mort. Un musulman faisait des révérences à ce soleil nouveau en tonitruant en arabe des paroles de supplication. Dehors, les voitures explosaient. On entendait les structures métalliques se dilater dans d’odieux feraillements.

La chaleur devenait insupportable. Des gouttes de sueurs me chauffaient les yeux, me privant de la vue. Je dus m’asseoir par terre, impuissant, aveugle. Mes oreilles se mirent à siller. Je portai mes mains à mon visage. J’entendais des cris de souffrance, tout près. Les fenêtres éclataient. Le musée s’écroulait. Des morceaux de béton s’effondraient près de moi. Je reçus un bloc sur le pied gauche et j’hurlai de douleur. En ouvrant la bouche, je la sentis s’assécher aussitôt, comme s’il eut s’agit d’une goutte d’eau sur un rond de poêle rouge, mon estomac même semblait sec comme un biscuit. J’étais envahi, vaincu, par la lumière, la chaleur. La seconde d’après, tout était blanc.

Puis, plus rien. 

 

jeudi 3 décembre 2009

Angélus l'ermite

Il est taciturne, ces jours ci, Angélus. Oui, il s’est retiré du monde, s’est cloîtré dans son loft, s’est enveloppé dans une couverture, et telle une huître, il attend que la menace passe. Quelle menace? Celle du monde, d’une société tissée de stéréotypes, d’un monde de sédentarité – autant du corps que de l’esprit – qui paradoxalement vante d’une part ses libertés sans limites et d’autre part incite à prendre racine, à s’immobiliser au centre des milles horizons qu’elle dessine. La menace de vieillir et d’avoir tout manqué, de se retrouver incapable de remédier aux regrets. Angélus a donc décidé de s’enfouir la tête dans les livres, dans la musique, le vin, le MDMA. Il a lu Nietzsche, Borges, Lovecraft, Poe, Miller, Joyce, a abusé des arpèges hypnotiques de Radiohead, des illuminations symphoniques de Haydn, des saignements chantés de Jeff Buckley. Il a bu des rouges de Californie et des blancs de Nouvelle-Zélande, des portos ordinaires et des scotchs iodés. Quant au MDMA, ce fut un complément fort intéressant, dirait-il, à sa monosexualité des derniers jours.

Angélus souhaite changer de vie. Il a envie de dire à son patron qu’il fucking quit, pas parce qu’il trouve son job moche, ni parce que ce n’est pas assez payant, non : juste pour faire changement. Pour sentir qu’il ne sera pas trente autres années à raconter des demi-vérités à des enfoirés de millionnaires aux quatre coins du monde, à voir la réceptionniste passer d’une jeune poulette dynamique à une vieille datte séchée et frustrée. Déjà, il est certain d’avoir remarqué un changement des ses habitudes vestimentaires. Alors qu’avant, elle osait les décolletés et les jupes courtes, on ne la voit maintenant plus qu’en tailleur (ce qui n’est pas moins sexy) ou en pantalons. Bientôt, elle portera des trucs fleuris. Et, s’il ne quitte pas ce boulot, lui, finira avec des bretelles, des bas à motifs, et des tas de plumes Montblanc accumulées avec l’ancienneté (un concept qui l’exaspère, soit dit en passant).

Mais, dîtes, que fera-t-il d’autre, hein? Il ira travailler sur un bateau de croisière dans les Caraïbes, bien sûr, bien sûr. Il ira enseigner l’anglais à des Taïwanais. Il ira faire un deuxième bac, cette fois ci, pourquoi pas, euhm, tiens, en histoire de l’art, question d’étudier quelque chose d’utile à cette société-des-nombres. Ah non, j’ai une bien putain de meilleure idée, fuck, il s’ouvrira un Gentlemen’s Club. Yup! Il fera démolir un centre d’aide aux clodos superflu et mal entretenu et il bâtira un édifice tout illuminé de néons, de xénons et de tétons où seront présentés les meilleurs shows de lesbiennes en ville.

 Il y a songé, vous savez, à tout ça, le plus sérieusement du monde. Puis, il s’est dit que tout ça était nul. Nul, nul, nul. C’est zéro (c’est zéro, c’est zéro). Ce n’est pas un bon plan. C’est de par l’en dedans que le problème doit être, pas par l’en dehors!  Il en a parlé à senseï Huan. Senseï Huan lui a dit que la solution c’était l’aïkido. Il en a parlé à Marianne. Marianne lui a dit que la solution était de la baiser. Il en a parlé à son père qui lui a dit que la solution était Jésus-Christ. Il en a parlé avec une créature imaginaire masquée rencontrée dans un trip de shrooms, elle lui a dit que la solution était… la nature. Il est allé camper dans les Adirondacks. Décoller de la gomme de pin, lancer des cailloux dans le vide, sentir des champignons étranges, surprendre des canards en train de copuler, ah! que ce Zorro de la psilocybine avait raison! La nature replace vraiment les idées, mais…

De retour en ville, il semblait à Angélus qu’il était passé d’un monde à l’autre, littéralement : le monde des arbres – le monde des automobiles. Le monde des bébites – le monde des hommes (et des femmes, si vous insistez, rhaa). Il s’est comme un expatrié de la nature dans un univers de béton, de pognon et de tét… non. Alors il est resté enfermé. Chez lui. Seul. Avec Nietzsche, Thom Yorke et Kim Crawford. Seul Louis est venu le visiter. Il lui a demandé s’il était déprimé. Angélus n’était pas déprimé. Il voulait seulement être seul. Il réécrirait des pans entiers de son existence et quand il serait prêt, il sortirait au grand jour sur un balcon, comme Évita, et proclamerait des vérités nouvelles en harmonie avec un chœur d’anges. Kyrie Angéluuuuuus.

D’ici là, terré dans ses couvertures, Angélus attend la Révélation. Celle par quoi tout s’éclairera enfin. La fenêtre de la cuisine s’ouvrira dans une phosphorescence aveuglante et une voix solennelle lui dira : « Angélus, ceci est ton putain de destin ». Et il répondra alors : « Va te faire foutre, j’te connais pas. On se pète des amphètes? »