vendredi 4 septembre 2009

Sophie et la lingerie

Je ne me suis jamais gêné, contrairement à beaucoup de gars, dans les magasins de lingerie. Au contraire, je m’y sens presque à la maison. C'est toujours dix fois mieux que les Toys'R'Us quand j'étais môme. J'y arrête parfois même sans avoir l'intention d'acheter quoique ce soit, juste pour m'imaginer les vendeuses dans leurs produits, pour toucher les tissus des petites culottes, pour observer les femmes m’examiner, en pleine contemplation, et me demander ce qu'elles pensent d'un type qui flâne dans un magasin de lingerie.

Cette fois-là cependant, j'avais en tête d'acheter pour l'anniversaire d'une ex-collègue de travail avec qui j'avais partagé des dizaines de chambres d'hôtel (bien que nous en louassions toujours deux pour ne pas semer le doute chez les comptables), un négligé en satin vermillon. J'avais donc l'esprit traversé de souvenirs de peaux roses, d'haleines haletantes, d'humidité et de lèvres lorsque, par une coïncidence inouïe, j'aperçus dans l'étalage des pyjamas celle qui s’était offerte à moi en esclavage (littéralement), quelques semaines plutôt, Sophie. Elle ne se doutait pas encore de ma présence, et j’en profitai pour lui faire une surprise. Je contournai les déshabillés, passai devant les désirables jeunes caissières qui espéraient que je transige, avec leurs grands sourires de cégépiennes, et par derrière je posai mes mains sur ses épaules.

Malaise.

- Oh, hé, je… qu’est ce que tu fais ici? me demanda-t-elle nerveusement.
- Je magasine.
- Tu… trouves ce que tu cherches?
- Oui, mais j’aurais acheté tout le magasin et les caissières avec. Et toi? Tu trouves de quoi être confortable?

Elle brandit sous mes yeux l’affreux pyjama de flanelle qu’elle semblait avoir choisi.

- Tu en dis quoi?
- Oh, mais ça doit être confortable.
- Ça doit.

Elle détourna les yeux, enfonça ses mains dans les autres pyjamas.

- Écoute, Sophie, ne faisons pas comme si nous ne nous étions jamais envoyé ces courriels, tu veux?
- Ouais, non… j’veux dire, j’assume tu sais.
- Tu cherches toujours? Un maître, je veux dire?

Elle vérifia que nous n’étions pas entendus par des oreilles indiscrètes.

- Je ne sais pas, peut-être.
- T’as déjà eu du bon sexe, Sophie? Du vrai bon sexe, je veux dire.
- J’imagine que oui?
- Tu imagines…

De toute évidence, jamais on ne l’avait prise par la gorge, jamais on ne l’avait soumise, ou encore jamais elle n’avait osé dominer, jamais elle n’avait giflé, ni même griffé la chair d’un mâle.

- T’as le temps pour un café?
- Ouais.
- Je t’offre le pyjama.

Je payai la facture à Chloée, la caissière en formation, pendant qu’Adèle, sa collègue ainée, fourrait dans deux sacs mes achats, sans ménager ses sourires ni ses manières aguichantes, et je remis celui qui contenait le pyjama à Sophie qui me remercia sans cacher sa gêne.

Elle commanda un capuccino, moi un café des plus ordinaires. Elle s’ouvrit à moi facilement, comme dans sa lettre, exposa ses échecs, ses déceptions, ses passions, aussi. Elle faisait du slam tous les jeudis dans un bar que j’avais fréquenté souvent début vingtaine où ils faisaient jouer Arthur H. Naturelle, elle gagnait en beauté, comme toutes les femmes. La crainte du regard erroné de l’autre s’effaçait des traits de son visage, son discours devenait plus fluide, et surtout beaucoup plus intéressant. Elle m’invita à aller l’écouter, jeudi dans deux semaines, et j’acceptai, surtout pour lui faire plaisir, à elle qui plus que tout avait besoin de reconnaissance, par altruisme, surement pas par amour du slam. Elle me montra les tatouages qu’elle avait au-dessus du sein droit (un chapeau à plumes) et sur la hanche (un troubadour). Je lui montrai ma cicatrice au cou (un accident de pêche). On se moqua l’un de l’autre. On se demanda comment allait Julie, si elle avait finalement fait tuer son outre-mangeur de chat, si Philippe avait eu son visa pour l’Argentine.

Je devais partir, j’avais un cadeau à offrir et je le lui dis.

- Alors, on se voit jeudi?
- Oui, j’y serai, à moins d’une urgence.

Son sourire mourut immédiatement et totalement lorsque, en me levant, ses yeux se posèrent sur le sac du magasin de lingerie que j’emportais. Soulagement.

Sévère accès de haine

Je me sortirais d’abord l’intestin avec mes ongles, l’enroulerais autour de ces cous qui supportent des têtes superflues, ferais tournoyer comme des poupées ces humains mous, ces créatures abjectes au sang de pétrole, je ferais terminer leur envol sur le plus dur des murs, puis après un impact légendaire, je me retrouverais aspergé de leurs entrailles et je soupirerais enfin en faisant des grosses bulles dans leurs sucs.

Je crierais à faire écraser les monuments, à disperser les nuages, à faire coucher le soleil, par un ouragan d’ondes sonores, par un rugissement abyssal et fatal, et il s’en suivrait une épidémie d’acouphènes et nul ne pourrait jamais plus entendre. Je ferais couler sur le monde des coulées visqueuses de mépris, je ferais parader des armées, leur ferais crier des horreurs aux enfants, j’ordonnerais des sacrifices de vierges, je mettrais en esclavage les amoureuses, je ferais d’eux tous des cannibales, je bâtirais des murs incroyables et je séparerais le bétail de l’homme. Je prendrais des bains de sang et m’ornerais de masques et de costumes grandiloquents. Il y aurait des statues de moi dans toutes les cours et dans tous les jardins. J’interdirais la couleur, prohiberais l’odeur. On ne mangerait plus que du beef jerky et on ne boirait plus que du Buckley’s. On ne se vêtirait que de papier sablé ou de camisoles de force. Je ferais ôter à tous ces dents affreuses qu’ils montrent lorsqu’ils sourient et il n’y aurait plus que des gencives pourries dans ces bouches propagatrices d’ignominies.

Je mettrais le feu aux forêts, verserais dans les océans des torrents d’acide, ferais du ciel une grande plaque de plomb et jamais plus il n’y aurait un vil rayon de lumière pour faire sortir ces lamentables roses. Le désert serait mon palais et chaque jour, je le ferais agrandir en creusant des trous titanesques dans les plus beaux endroits du monde pour en faire ressortir les plus hideuses vipères.

Le monde ne serait plus que le miroir de toutes les colères, et je serais celui qui lui demanderais : « Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus haineux? ».