mercredi 29 septembre 2010

L'amour est ma neige

l'automne rougit
du câlin des canicules
au calcul du calendrier
l'homme rugit des prières

à la surface des lacs, des visages inquiets
des intempéries de phalanges orphelines
faire des anges de la farine
des pâtisseries pour le banquet

l'amour est ma neige

dimanche 12 septembre 2010

Libérer le trésor

Mon père voulait nous emmener voir un terrain, près d’une route principale, face à la rivière, situé un peu en hauteur. Pour y accéder, il fallait emprunter un petit chemin de gravier qui grimpait le petit escarpement dans une demie ellipse imparfaite prenant racine au bord de la route, longeant l’épaulement du terrain jusqu’en son sommet.

Quand je le visitai pour la première fois, l’espace était à l’abandon. Une maison centenaire tenait encore, par je ne sais trop quel miracle, à côté d’une vieille grange de bois ratatiné. L’herbe était haute, et nous devions tasser les fleurs de bardane pour faire notre chemin. Une dizaine de carcasses de vieilles voitures rouillaient en silence, entre les herbes. Nous entrâmes dans la maison par le trou laissé par un mur qui s’était effondré. Un escalier incomplet menait au deuxième étage, dont le plancher évoquait un casse-tête inachevé. Des haillons poussiéreux pendaient encore dans la garde-robe.

Les ruines baignaient dans une atmosphère sordide de misère, sinon de malédiction, amplifiée par l’odeur de pisse qui envahissait l’air. Comme j’étais enfant, la maison me laissa une forte impression; un mélange de stupéfaction, de peur, et de curiosité que je savais impossible à combler. Qui avait pu vivre ici? Pourquoi avoir abandonné la maison? On me raconta, des années plus tard, qu’un réseau de trafiquants de pièces de voitures volées avait jadis fait ses affaires sur ce terrain. Surement l’avait-on démantelé, et les bandits avaient été emprisonnés…

Mon père avait manifesté l’intention d’acheter l’endroit, et je me demandais ce qui pouvait autant le motiver, hormis la vue sur la rivière. Je craignais que cela ne se réalise mais ne dévoilai rien de mes objections.

Tout près de la maison, se tenait une grange qui avait à peine mieux survécu au passage des ans. Mon père m’y conduit, curieux, tout comme moi, de voir ce qui s’y trouvait. En y entrant, mes craintes se dissipèrent soudainement en traversant le nuage de poussière que souleva l’immense porte en s’ouvrant. J’eus l’impression de faire un saut dans le temps.

Il y avait un vieux pneu de tracteur craquelé, des bouteilles de bière vides, une chaine, et une multitude d’autres objets sans intérêt. Mais tout près du mur, au fond, mon père trouva un petit trésor. « Viens voir, vieux loup. » Sur le plancher, on avait abandonné là une caisse remplie de vieux trente-trois tours. « Papa, on dirait de la musique de cowboy. » Il s’agissait d’une collection de chanteurs country, probablement tous tombés dans l’oubli. Mon père pris une pochette, en sortit le disque, prit son élan et fit voler le disque comme un frisbee. Il éclata en comme un feu d’artifice sur le mur de bois. Sur le coup, je fus étonné, presque insulté pour les cowboys, mais ce sentiment fit place à l’amusement lorsqu’il me remit l’un des disques et m’invita à faire de même. Je l’envoyai voler dans les airs de toutes mes forces, et j’éprouvai une vive fierté à voir les morceaux s’éparpiller sur le plancher de ciment. Si, au départ, c’était le plaisir bête de détruire pour détruire qui me fit cet effet, au fur et à mesure que nous faisions éclater ces vinyles en ricanant, j’eus ensuite l’impression de libérer ces cowboys, cette musique emprisonnée dans le plastique, de mettre un terme à ces années poussiéreuses d’immobilisme et d’oubli. Enfin, après des décennies, quelqu’un était venu et avait conjuré leur sort. J’étais soudainement devenu un héros qui par sa puissance, faisait voler la musique prisonnière et la redonnait à l’éther. J’imaginais les sons qui, libérés de leur support, pouvaient maintenant résonner de nouveau; les cowboys qui pouvaient désormais reprendre la selle et disparaître à l’horizon, entre les cactus.

Nous fîmes éclater tous les disques et l’émotion s’estompa. Puis, je ressentis une certaine mélancolie à voir les fragments disséminés dans la vieille grange. « Allons-y, fiston ».

Un après-midi, alors que j’étais à l’école, ma mère dispersa de l’essence dans les ruines de la vieille maison et de la grange et y lança des allumettes. Les bâtiments s’effondrèrent dans un brasier immense attirant les pompiers de la ville, qui ne manquèrent pas de gronder ma mère, sous le regard amusé de mon père. Elle s’en tira sans accusation de pyromanie, ce qui me surprend encore à ce jour. Mes parents firent bâtir, sur le terrain, une maison canadienne blanche, à la toiture verte. Ils couvrirent le terrain de pelouse. Ils plantèrent des rosiers, un bouleau, quelques sapins. Ils aménagèrent ma chambre à l’étage, à mon grand bonheur, car j’eus accès à l’un des pignons, d’où je pouvais braquer mon télescope vers les étoiles. Je passai une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence au sommet de cet escarpement qui donnait sur la rivière, dans cette maison bâtie par-dessus ces souvenirs.

À quelques mètres du bord du garage, là où il n’y avait pas de gazon, mais encore de l’herbe haute et de la bardane, se trouvaient encore les fondations de la vieille grange. Le plancher de ciment subsistait toujours, transpercé par la végétation. J’allais y jouer régulièrement, courant après les couleuvres, abattant les plantes d’un bout de bois, comme pour préserver quelques années de plus ce qui restait de la grange. Tous les printemps, quand la neige fondait, je me faisais un réel plaisir à redécouvrir ces ruines. Mais chaque fois, je me souvenais les cowboys et leur musique, je revoyais éclater le vinyle, et je revivais un peu l’émotion particulière que j’avais ressentie la première fois que j’avais mis le pied sur ce terrain.

dimanche 25 juillet 2010

Le soupire étouffé

Un soleil bien jaune, d’été, comme de la moutarde dans la piscine du ciel. Une publicité de Corona pour ne pas cramer dessous. Des yachts de millionnaires, leurs buttes de coke, leurs princesses en strings rose bonbon. L’odeur de coco contrefait de la crème solaire, de gaz propane, de fleurs qui baisent avec les abeilles. Les jeunes mettent un kayak à la rivière, les vieux travaillent leur putt. Des nouveaux mariés, leur famille en pâmoison, les ados écœurés, les photos, les curieux. Des chevaux qui plient le cou comme des cygnes, twistés aux vise-grips de la domestication impérialiste – insurgeons-nous, frères citoyens, appelons la PETA, la SPCA, ou le KKK! Leurs pommes de route qui décorent le chemin où une madame à chapeau violet trimbale tant bien que mal ce gros derrière gélatineux qui contribue à la richesse de nos putes.

Deux amoureux qui s’embrassent sur un pont, à l’ombre d’un érable gros comme leur espoir. Ils ont quinze ans, ils sont amoureux. Elle le regarde avec dans les yeux le diamant qu’elle décèle en lui. Le sentiment qu’il y a quelque chose comme le vrai et que cela est maintenant, donc toujours; un toujours qui abandonne tous les possibles, qui n’a au cœur que le maintenant d’amour, le sublime moment.

La fraîcheur du vent ranime le goût de l’océan, le cœur du parapentiste; l’âme est une voile. Des chapelles autrefois sacrées, maintenant musées. Le dieu chassé, accusé, à tord ou à raison, du vide de soi, du besoin de l’autre, de l’autre fait martyr, du soi comme raison d’être.

Le soupire étouffé.

La terre estompée sur les pantalons du jardinier. Le silence-qui-n’en-est-pas-un de la forêt : les fougères, les étangs, les branches, la mousse, les pieds qui écrasent la rocaille du sentier. S’imaginer vivre dedans tout nu tout le temps tout en harmonie avec le tout. Enkidu je t’offre mon corps. Avoir du poil. Bouffer les baies cuites, les lièvres crus. Adieu béton. Adieu pitons. Renier même le feu.

La motocyclette et son dinosauresque grognement. Un prédateur des jungles urbaines. Son conducteur a des couilles de ciment. Sa gonzesse, bien roulée, est tout en graffitis. Ils rejoignent des amis. Ils rigolent entre deux gorgées de bière. Ils sont dotés d’une sagesse que craignent les professeurs d’écoles et les hygiénistes dentaires. Ils sont capables de dire fuck you à n’importe qui.

La solitude de l’ours polaire. Contempler sa vie comme si c’était les étoiles. Là-bas, quelque part… il y a ceci, cela, il y a au moins quelque chose. Sortir sa griffe, la planter dans le ciel et déchirer la Voie Lactée d’une épopée nouvelle. Trancher.

La salive d’un chien. Salut toi. Héééé! Hooo. Gros toutou, hein, oué, oué. Il aime les mains humaines. Elles sont toutes siennes. Ah! si j’avais toutes les mains du monde…

Mourir amoureux

avant son corps était un corps avec une langue une mémoire
aujourd’hui plâtre et papier
pâte craquelée
fissure de femme, parole d’enfant, souvenir d’oiseau

la face du passé rappelle-toi c’est un dos

demain tu dis je serai chair
d'aimer
des os de coeur

statuette vivante aux reflets miroirs
savante muette enchaînée de par soie
ton corps est une âme avec un temps
la terre est ta caresse la plus fidèle
la poigne, le mystère
tout ce qui reste d'immortel

dimanche 6 juin 2010

Écoeuré

Écoeuré d'Angélus.
Tanné.
Fini.
.

mercredi 21 avril 2010

M. Gignac et la mort

Durant la dernière décennie, M. Gignac n’a jamais eu la décence de se présenter aux funérailles de qui que ce soit sous prétexte qu’il pouvait, à l’instar des médiums, voir les morts et que cela l’effrayait. Quand on lui reprochait ses absences, il se déchaînait et s’enflammait dans un violent courroux. « Le sourire d’un mort est une vision atroce, croyez-m’en! Chose certaine, disait-il, lorsque mon heure sera venue et que la Faucheuse viendra cueillir mon âme, je ne hanterai personne! Lorsque dans les obituaires on annoncera mon décès, je serai déjà entre les mains du Seigneur! » Alors, faute d’arguments devant l’irrationalité de ses propos, on se taisait et le laissait tranquille.

À sa décharge, chaque soir de Noël, mû par un courage à toute épreuve, prêt à affronter zombies, revenants et autres aberrations pour se donner bonne conscience, il allait poser des fleurs sur la tombe des trépassés. Puis, il s’agenouillait pieusement dans la neige et demandait pardon à Dieu d’être si froussard devant la mort et de succomber à cette peur dérisoire.

samedi 10 avril 2010

Insipide histoire de shoe-claques

Le printemps pleurait ce qu’il restait d’hiver. Sous les parapluies, les gens grimaçaient, évitaient les flaques et les ruisselets en se faisant ballerines. Des lombrics se tortillaient sur l’asphalte et, cruauté du destin, mourraient écrasés sous le pied de ces saltimbanques qui atterrissaient. Certains imprévoyants sous la flotte entretenaient l’espoir secret qu’un bon samaritain ne les invite sous un grand parapluie, rêvaient à un bain chaud, à un pouding chômeur, à un chat bien gras se frottant la moustache à leur tibia. Un sans-abri, trempé comme une palourde, tentait de faire fonctionner un briquet en le secouant. Les autobus renvoyaient des tsunamis bruns et blancs sur les trottoirs. On avait beau ne pas être faits en chocolat, il pleuvait comme vache qui pisse, et on préférait l’abribus à la terrasse, son imperméable au spectacle libidineux des robes récemment libérées de la penderie.

Mes souliers étaient de véritables éponges et je songeais à l’après-midi d’inconfort que j’allais vivre en compagnie de ces consultants à shoe-claques venus s’enquérir au sujet des nouveaux produits de la compagnie, les arpions bien au sec.

J’avais un peu de temps et dans le fol espoir que Marie-Pier soit chez elle, je fis un petit détour et sonnai à sa porte. Sa voix déformée retentit dans un petit haut-parleur.

- - - C’est qui?

- - - Lulusse. Il pleut.

- - - Angé! Entre!

Retenant la porte avec la hanche, je refermai mon parapluie, puis trouvai refuge dans cet immeuble centenaire chauffé à l’eau chaude. Je chassai l’envie de me foutre les pieds entre les interstices du radiateur, montai l’escalier et voila que Marie-Pier m’attendait dans le couloir. Elle portait un chandail décolleté à provoquer des saignements de nez et un jeans troué vis-à-vis les genoux.

- - - Hééééé! Viens ici toi!

Elle m’enlaça affectueusement et me fit la bise; je pris don visage entre mes mains et lui avoua :

- - - Chaque saison de plus en plus belle, Marie.

- - - Chaque heure de plus en plus charmeur, toi, hein? Mais t’es vraiment mouillé comme une soupe, pauvre loup! Entre, je vais te présenter Fannie.

- - - C’est qui?

- - - Ma nouvelle amie… on s’aime bien, t’sais. J’ai comme l’impression que… Eh merde tu m’as dégoutté dessus.

- - - On dirait que t’as eu une montée de lait.

Nous entrâmes dans l’appartement; Fannie était assise sur un banc les jambes écartées comme si elle devait respirer par l’entrecuisse, et avalait une gorgée de vin rosée. Elles faisaient jouer du Gainsbourg et venaient de terminer leur assiettée de pâtes carbonara. Nous fîmes les présentations. Fannie était postulante au doctorat en politique internationale. Elle voyageait beaucoup, surtout en Amérique du Sud, où elle avait plusieurs amis, au Pérou comme au Chili. Elle détestait les gauchistes qui « avaient ralentis l’Amérique » et s’affichait fièrement à droite, en prenant bien soin de nuancer ses propos. Elle était après tout, me disais-je, chez Marie-Pier, qui pendant ses années de cégep avait la face d’Ernesto Guevara brodé sur son sac, et qui avait un casier judiciaire pour des dingueries commises au Sommet des Amériques de Québec, en 2001. Je pris la sage décision de ne pas soulever ces beaux souvenirs et de hocher simplement de la tête. Si d’habitude je n’hésite jamais à me lancer dans des discussions virulentes sur la politique, là, j’étais plutôt intimidé par la confiance exacerbée de cette Condoleezza Rice vanillée. Je me demandais bien ce que Marie-Pier lui trouvait de si chic à cette 6,8/10, elle qui avait toujours eu beaucoup de goût en matière de femmes, comme dans tout le reste.

Alors qu’elle pestait trop longuement sur les maladresses économiques d’Alan Garcia Pérez, j’osai rompre le câble de ses vociférations :

- - - Dis, Marie-Pier, t’aurais pas une paire de bas à me prêter? Des souliers?

Silence aride.

- - - Euh, j’sais pas, j’crois pas qu’il te feront, mes bas! Je vais aller voir… mais pour les souliers t’oublie ça.

- - - Par un tel temps, euh, t’as pas pensé mettre des caoutchoucs? me reprocha Fannie.

- - - Nah, écoute je ne suis pas encore rendu aux shoe-claques

- - - J’ignorais que c’était une destination, mais en tout cas, t’aurais les pieds secs.

Je l’aurais mordue. Putains de shoe-claques, laissez-moi tranquille avec ça, merde. C’est hideux, c’est désagréable au toucher, et, oh, l’ais-je dis?, c’est hideux!

Marie-Pier revint avec une paire de chaussettes. Elles étaient trop petites mais sèches. Je la remerciai et prépara ma sortie:

- - - Bon, eh ben, je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps. Aussi, j’ai une rencontre dans une demi-heure, je vais m’y rendre un peu d’avance, question d’avoir le temps de sécher un peu.

Mon amie sonda mon visage et lu toute de suite mon incompatibilité avec sa nouvelle copine.

- - - Ok, c’était gentil de passer me quêter des bas! Anytime!

- - - Je t’achète un pinot noir pour te remercier et on se fait un souper bientôt?

- - - Je croyais, s’interposa Condoleeza-des-Neiges, que tu préférais le blanc?

En me rendant vers le centre de conférence, je calculai mal la profondeur d’une flaque et, y ayant sauté à pieds joints, je dus me rendre à l’évidence que je donnerais cette présentation dans la flotte. J’espérais qu’on n’entendrait pas le squish de mes bas mouillés. Hélas, je fis les frais d’un rouquin, assis dans la première rangée, qui ne cessait de fixer mes pieds et de retenir un fou rire à chaque pas que je faisais. Il partageait ses observations avec ses voisins qui, eux, au moins, demeuraient concentrés.

Quand vint la pause-café, il m’invita à sortir pour fumer, avec cinq autres de ses collègues. Ils avaient des questions.

- - - Vous n’avez pas de caoutchouc, M. Angélus?

- - - Non… je les ai oubliées… au chalet, répondis-je connement.

- - - Vous allez avoir les pieds mouillés…

- - - Au point où j’en suis, vous savez…

Je hais ces porteurs de shoe-claque. Ils font sentir comme des huîtres ceux qui ne se recouvrent pas les chaussures. En rentrant, je pris soin de remarquer où l’insolent rouquin rangea ses caoutchoucs.

À la fin de ma présentation, on m’applaudit. Alors qu’allait prendre la parole mon patron pour le mot de clôture, j’en profitai pour me défiler, ma besogne étant terminée. Je repérai les putains de shoe-claques du rouquin, et bien qu’elles étaient d’une taille inférieure à la mienne, je les étirai autour de mes pieds, sorti dehors, ouvrit mon parapluie et disparut dans le déluge.


samedi 27 mars 2010

Cassiopée - I

Il faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut.
Blaise Pascal

Moi, je ne sais plus ni où me mettre, ni à quoi me soumettre. En quel foyer placer ma raison moribonde? La sagesse de Pascal ne m’est plus d’aucune aide. Je ne puis ni m’en remettre à Dieu, ni aux sages et prophètes qui ont jalonné l’histoire. C’est, voyez vous, qu’il m’est arrivé la semaine dernière une aventure rocambolesque qui m’a tant ébranlé qu’aujourd’hui, ne pouvant croire aux événements que j’hésite encore à raconter, je me sens mou comme le bousin du printemps, effarouché comme un homme devant la Faucheuse; car pour l’homme rationnel, l’expérience du surnaturel ne trouve son égal qu’en le trépas.

Dois-je supposer que mon cerveau ait mal construit le puzzle des milliards de photons qu’ont captés mes yeux durant ces heures fatales; croire que les tambours de mon ouïe aient succombé aux rythmes hypnotiques de quelque génie machiavélique; que les parfums que mes naseaux ont filtrés aient été ceux d’un maître des illusions sordide; que cette soirée n’ait été qu’une séance de Fantasia virée au cauchemar? Sur quelle cime de quel arbre poser l’oiseau migrateur de mes interrogations?

Je vous le jure, jamais n’eussé-je cru possible de voir s’effondrer en si peu de temps l’édifice de mon intellect, ni de voir disparaître les fondations de ma conscience comme si jamais je n’eusse par elles soutenu quoique ce fusse. Je suis perdu, surfant sur la houle menaçante de l’insanité, dirigé malgré moi vers la berge de la folie. Mon âme n’est désormais plus qu’un désert prisonnier entre les infranchissables montagnes du savoir et les mers incommensurables de la philosophie. J’erre dans un samsara sans issue.

A la fin de ces lignes, le lecteur voudra me recommander aux psychiatres, aux prêtres, aux homéopathes ou à je ne sais trop quels autres charlatans. Qu’on le rassure, j’ai amplement eu le loisir de me demander, avec la rigueur de tout intellectuel qui se respecte, si la folie ne m’avait pas gagné, si effectivement je n’aurais pas subi un accès de schizophrénie ou si je n’ai pas été simplement la victime de délires provoqués par une drogue que l’on m’aurait à mon insu administrée. J’ai écarté la première hypothèse; l’incident est isolé et je ne manifeste aucun autre symptôme de ces graves maladies. Il semble invraisemblable de croire que j’aie pu avoir été intoxiqué par le serveur du Balthazar, un ami de longue date, ou par toute autre client, puisque j’étais ce soir là fin seul à boire une eau gazéifiée à la lime en lisant un ouvrage de Carl Gustav Jung. Je ne puis conclure, bien malgré moi, qu’à une intervention de l’occulte.

Je sens toutefois que l’impatience vous gagne et qu’il est temps d’amorcer le récit de cette soirée abracadabrante qui sonna, j’en ai bien peur, le glas de ma raison.

Commençons donc par la nuit du premier mars. J’avais passé le dernier jour de février à travailler sur ma thèse de doctorat et une partie de la soirée à une conférence organisée par la faculté de philosophie de l’Université de Montréal au sujet du pluralisme d’Héraclite et du monisme de Parménide. Puis, je m’étais appliqué à résoudre quelques problèmes de go en buvant de la liqueur de cacao avant d’aller de me mettre au lit, vers minuit. Je mis quelques temps à m’endormir, la tête bouillante de théâtre grec et d’apagogies bouleversantes. Je pesais de façon floue la valeur de l’être individuel, comparant l’homme à l’arbre et l’arbre au cloporte, la femme au lac et le lac au rocher. Les lueurs des phares parcouraient mes murs et projetaient des ombres qui s’étiraient jusqu’à disparaître. Le silence de mon appartement n’était trahi que par le moteur de mon réfrigérateur. Je me retournais sur le flan gauche, puis sur le droit, me replaçais sur le dos. Une pellicule de sueur enveloppait mon corps exténué. Je me levai pour boire un verre d’eau et remarquai que, dehors, dans le parc d’en face, des adolescents fumaient des cigarettes. Je pris une douche afin de chasser la mauvaise aura et retournai sous les draps. Cette fois, le sommeil me gagna enfin et je plongeai dans un songe d’une vividité hors du commun.

Je rêvai que j’étais assis seul à ma place habituelle, au Balthazar. Une vingtaine de clients buvaient par ici une bière et par là quelque cocktail phosphorescent. Mon ami Ludovic tendait l’oreille pour prendre les commandes, décapsulait des bières et d’une main, passait la guenille sur le comptoir pendant que de l’autre, il récoltait les pourboires.

La lecture dans laquelle j’étais intensément plongé fut interrompue lorsque, m’apparaissant comme l’ange Gabriel à la vierge Marie, la femme la plus belle que j’eusse puis imaginer fit son entrée dans le Balthazar. Elle prit place au bar, seule, comme dans les films, et salua Ludovic. Ses cheveux d’or et de blé frisaient comme un millier de méandres amazoniens, ses yeux renfermaient des lunes nouvelles, miroirs d’univers inexplorés, son corps d’Aphrodite était tout en courbes majestueuses et elle le déplaçait avec la grâce éthérée d’une Néfertiti dansant sur la Voie Lactée. Elle portait une robe simple, noire et blanche, et rien ne recouvrait ses jolis pieds, pâles et sublimes, sinon des sandales superflues.

Ô combien j’ai désiré parcourir des mes mains les arabesques de cette apparition céleste, de cette pure manifestation du divin; effleurer de mes lèvres la soie de sa peau puis de les poser à au delta de sa bouche framboise; glisser mes doigts sur sa nuque, relever sa chevelure et dévoiler son cou. Ah! comme j’ai soupiré, tapi derrière mon livre, cherchant en moi la force d’approcher cette incarnation suprême, sublime, suave, sucrée, surréelle; surement était-ce possible : Michel-Ange l’avait promis.

Lorsque Ludovic vint à ma table, je m’empressai de lui demander qui elle était.

- Elle s’appelle Cassiopée. C’est la sœur d’une amie. Je ne l’avais pas vue depuis des années. Je crois qu’elle attend quelqu’un. Elle me semble très nerveuse. Elle est jolie, non?
- Jolie, Ludovic? Jolie? Ma parole! Elle redonne foi en l’humanité! Elle est la preuve vivante de l’existence de Dieu! C’est une nymphe! C’est un phénomène! Une éclipse, oui, c’est cela, elle est l’astre qui assombri tous les autres. Son avènement, mon ami, c’est un glacier qui forgera la géographie de mon âme!
- Seigneur, l’ami, c’est le coup de foudre!
- La foudre n’est qu’un zeste de la puissance du big-bang dont elle est la cause!
- Offre-lui un verre, alors!
- N’attends-elle pas quelqu’un?
- Et alors?
- Prépare-lui le meilleur de tes cocktails et offre lui, de ma part.

Ainsi, Ludovic retourna derrière le bar et prépara une mixtion tropicale des plus panachées. Il la lui servit dans un verre fait sur le long et me pointa du doigt. Elle sembla amusée, m’offrit un sourire généreux qui fit éclore en moi un milliard de roses. A ma surprise, elle se leva et se dirigea vers ma table. Y a-t-il eu à ce moment là un tremblement de terre? J’étais soudainement assis à une table flottant vers les Pléiades! Elle se présenta, me remercia pour le cocktail qu’elle trouvait « ambrosiaque », demanda si elle pouvait s’asseoir, et il s’en suivit une sympathique discussion. Quelques minutes suffirent à chasser ma gêne et j’étais, à ma grande surprise, fort à mon aise. Elle me dévoilait sa personnalité d’une voix chaude et mélodique, et je fus enchanté du naturel de notre causerie. Elle m’implora de la tutoyer en ricanant amiablement de la bienséance dont je faisais preuve. Nous parlions musique, peinture (elle étudiait les arts visuels), et philosophie. Ludovic, derrière le bar, me fit un clin d’œil qui voulait dire tout va comme sur des roulettes, l’ami!

Si dans la réalité, je ne suis tout de même pas d’une maladresse atterrante avec les femmes, dans ce rêve, avec Cassiopée, j’étais vraiment à mon meilleur. Mes blagues lui arrachaient des rires, oh! et c’étaient là, ces esclaffements, de véritables spectacles et il me semblait qu’autour d’elle explosaient des centaines de feux d’artifices. Nos silences tendaient le fil de notre complicité sur lequel s’accrochaient nos sourires en suspension.

J’étais au paradis. Jamais une femme ne m’avait produit un tel effet. L’amour, l’amour, c’était donc cela.

Mais il aurait fallu que s’arrêtât là mon rêve, car à ce moment du rêve, Lucifer lui-même fait son entrée et vient forer dans le nuage séraphique un gouffre qui mène droit aux abysses infernaux.

Quatre hommes pénétrèrent dans le Balthazar. Ils étaient imposants, menaçants. Leur regard était celui des hommes qui ont fait souffrir, qui aiment entendre pleurer, celui des complices du tragique. Ludovic eut l’air inquiet; il devait les reconnaître. On évitait leur regard. Presque aussitôt, Cassiopée m’annonça nerveusement qu’elle devait partir, se leva en empoignant son sac à main, et fonça comme une flèche vers les quatre barbares. L’un d’eux l’empoigna rudement par le bras. Elle tenta en vain de se défaire de son emprise, mais le bougre la dirigea violemment vers la sortie. Ils disparurent tous les cinq. J’interrogeai Ludovic des yeux. Il soupira.

Il y a là, dans le rêve, une vilaine discontinuité, une coupure; tout est noir et bien que j’eusse tenté par tous les moyens de reconstituer le fil des événements, j’en fus hélas incapable, ce qui me causa bien des maux. Le nœud de mon rêve était inatteignable.

L’instant suivant, j’étais dans une ruelle sombre, éclairée à éclipses par un lampadaire agonisant, entre deux conteneurs à déchets. Une odeur de pourriture avilissait l’air. Cassiopée était étendue sur le sol. Du sang coulait par ses narines de poupée, et sa belle lèvre était crevée comme une framboise malmenée. Elle pleurait, mais n’osait pas crier. Cassiopée, ô mon soleil, quelles vilaines planètes orbitent ta toute puissance?

Quelqu’un me retenait les bras par derrière. Mon corps était un festival de douleur. La peur étouffait mes lamentations. Un forban se lança sur Cassiopée et lui donna un solide coup de pied dans les côtes. Il l’injuriait, comme si elle eut été la pire des vermines. Quelle fut mon horreur lorsque je le vis remonter la robe de Cassiopée et lui ôter sa petite culotte! Je crus alors qu’il allait la violer devant moi, qu’ils allaient tous la violer, et je ne pus m’empêcher de vomir. Les barbares éclatèrent de rire, un rire horrible, comme celui de quatre incubes qui fauchent des âmes comme on écrase les maringouins.

L’assaillant s’assit par terre dans l’asphalte souillée du nectar des déchets, juste derrière ma pauvre Cassiopée qu’il attira vers lui. « Allez, viens là, chérie. » Il tapota de sa main noire le sexe dévoilée de sa victime. « Il va falloir que t’apprennes à l’utiliser, tu sais, sinon nous, on ne devient pas très gentils, tu vois. Ouvre tes jambes, cocotte. Ouvre j’te dis! »

Ô combien je désirais voir apparaître en mes mains une mitraillette et pouvoir tous leur trouer la peau. J’étais noyé par des tsunamis de haine et de colère. Je me débattis, incapable de supporter ces abjections, mais plus je m’agitais, plus les bourreaux prenaient plaisir à dominer. On me poussa vers Cassiopée en ruine, dont le sexe mis à nu m’embrumait l’esprit; la panique me gagnait, mon cœur allait exploser, mon âme s’apprêtait à s’envoler. La crapule tapota encore le sexe de la pauvre Cassiopée perdue dans des pleurs muets, et il me regarda : « Maintenant tu donnes un grand coup, allez, connard! ». Je me débattis à nouveau, de toutes mes forces, comme un forcené, et je me mis à crier, mais on me lança par terre, on me piétina le visage de violents coups de semelle, je croyais que j’allais mourir, mais on me releva et à nouveau, on m’invita à battre à coup de pieds la plus belle créature que jamais le monde n’avait pu voir. « Imagine-toi que c’est un ballon de foot, ferme les yeux et frappe le haut et fort, jusqu’à Andromède! », me cria-t-on. Je levai le pied, fermai les yeux, m’élançai, et je me réveillai alors dans mon lit.

Je portai mes mains à mon cœur et je fondis en larmes. J’étais couvert de sueur. Il était quatre heures du matin, et je n’arrivais pas à chasser les images ignobles que le génie des rêves m’avait imposées. Jamais un songe n’avait été si vivide, jamais auparavant je n’avais confondu de si près le rêve et la réalité. Si à présent je me trouvais dans mon lit douillet plutôt que dans cette ruelle affreuse, une partie de moi refusait de croire qu’il ne s’agissait là que d’un simple cauchemar, comme s’il s’agissait davantage d’une esquisse du destin, de quelque présage dont il fallait me méfier.

Après une telle nuit, je ne pouvais concevoir d’aller travailler avec dans la tête le diaporama de ce rêve on ne peut plus troublant. J’annulai donc mes rendez-vous sous le prétexte que j’étais atteint de la grippe des pharaons (une maladie inventée qui ne manqua pas de faire son effet grand-guignolesque). Je passai la journée dans les ouvrages de Freud, de Jung, et d’Erikson que je revisitais d’un esprit nouveau et n’y trouvant là de quoi apaiser mon esprit, je me résolus à reconstruire sur papier tous les éléments de mon rêve. Je fis des recherches échevelées sur la Cassiopée mythologique ainsi que sur sa fille Andromède, grâce à quoi je fis de remarquables parallèles qui, néanmoins, ne me sortaient aucunement de la torpeur dans laquelle j’étais sombré.

Ah! mes amis, si seulement mon histoire s’arrêtait là… Ah! combien ais-je souhaité qu’il ne fût s’agit que d’un simple cauchemar.

De fait, le lendemain soir, je commençais à retrouver mon flegme et j’allai au Balthazar, comme à ma bonne habitude. Je saluai Ludovic rapidement et allai m’asseoir à ma table habituelle. Il m’apporta une eau gazéifiée avec un quartier de lime.

- Tu lis quoi?
- Jung.
- Ah?
- J’ai fait un rêve étrange hier. Tu connais une Cassiopée, toi?
- Cassiopée? Non. Tu parles d’un drôle de nom.
- Je trouve ça joli, moi.
- Ça n’existe pas, ça, des Cassiopée, par ici.
- Ah mais si seulement… ah mais non.

On l’appela, il retourna à sa besogne et moi à ma lecture.

Soudainement, j’échappai mon verre et mon livre, mon cœur se serra comme s’il eut été une grenade dont la goupille aurait été retirée. J’étais paralysé. Cataleptique. Perclus. Au bar, venait de s’asseoir une blonde identique à celle que j’avais rêvée.

À suivre…

vendredi 19 février 2010

La sexualité des zombies

On aborde rarement le sujet, sinon jamais, d’une part parce que c’est franchement répugnant et d’une autre parce que ça n’a absolument aucun intérêt, mais il nous convient aujourd’hui d’ausculter la sexualité des zombies. Les morts-vivants, ces ressuscités qui animent miraculeusement des amas de bidoche suppurantes de jus obscurs, n’ont-ils pas eux aussi droit de jouir des plaisirs de la chair, aussi pourrie puisse-t-elle être? Le coït n’est-il pas l’apanage chéri des incarnés?

Mentionnons d’emblée, afin de taire les inquiétudes normales qui pourraient obséder n’importe quel non-mort, que nul zombie ne peut procréer. La tuyauterie interne est bloquée par des agglutinats de pus et de moisissure. Ce qui autrefois était un ovaire n’est maintenant qu’un œuf pourri. Ceux qui nageaient autrefois comme de petites grenouilles blanches ne sont désormais que de futiles sédiments gluants. Les zombies, donc, ne forniquent que pour l’exultation du corps… et de l’esprit, s’il en est.

Le sexe du mâle est souvent fort ratatiné et meurtri, selon qu’il ait été grugé par les rats et les vers. La peau généralement partiellement décomposée pendouille, fragile. Souvent, des lambeaux se détacheraient et iraient se loger dans le sexe de leur partenaire, ce qui procurerait un plaisir décuplé, mais risquerait en revanche d’entraîner des infections ou des maladies graves. Ainsi, c’est pourquoi les autorités sanitaires recommandent aux morts-vivants d’utiliser le zondom, un équivalent du condom conçu par la compagnie DeathStyles.

Quant aux femelles, ce que de leur vivant pouvait être appelé Mont de Vénus, de Temple des Temples, porte maintenant les disgracieux sobriquets de Fosse aux Eucaryotes, Potage aux Champignons ou encore Yaourt. Bien que cela puisse provoquer de violentes réactions de répulsion chez les vivants, il semblerait que les organismes vivant dans le sexe des mortes-vivantes possèdent de puissantes propriétés aphrodisiaques et provoquent de légers effets hallucinogènes. Pour cette raison, un rapport sexuel entre zombies débute très souvent par des jeux oraux. Le mâle suçote la chair putréfiée, souvent jusqu’à causer des petits déchirements, heureusement bénignes pour la compagne. Ils partageront alors, souvent en s’embrassant, le lambeau arraché, plongeant les valentins dans un état second extrêmement propice au plaisir sexuel. Ceci étant dit, il est important de spécifier que les substances vaginales isolées sont interdites dans plusieurs pays, y compris au Canada, où champignonne un important commerce clandestin.

Lorsqu’il y a pénétration, le zombie mâle doit faire preuve d’une extrême prudence. En exerçant des mouvements trop brusques, il risque d’importantes lésions à la peau fragile de son propre sexe. On rapporte des cas où il y aurait eu perte du gland, fente de l’urètre et d’autres ou la peau du pénis se serait pelée lors du mouvement de va-et-vient. Le choc du bassin doit évidemment ne pas être trop vigoureux afin d’éviter des fractures. Les relations anales ne sont pas conseillées. Malgré le relâchement permanent des muscles rectaux chez les zombies, la fragilité des organes internes expose les sodomites à de trop grands risques. Effectivement, plusieurs morts-vivants ont définitivement passé l’arme à gauche après s’être entièrement vidé les intérieurs par la porte arrière suite à des poussées trop énergiques.

La sexualité des zombies se déroule tout en douceur. Ils font preuve d’une sensualité que jalousent souvent les non-mortes. Dans le rare cas de Jean-Lazare Lebeaume, un ressuscité n’ayant pas été atteint de l’amnésie qui afflige 99,7% de son genre, l'intéressé parlait de sa nouvelle sexualité en ces termes : « c’est comme, warputbromble, brâââ, zwââ, rot, passer d’un lit de béton à, vraaaaap mwââ, un bain de Jell-O ». On retrouve toutefois de plus en plus de pornographie zombie, appelé zporn (prononcé zi-porn) ou pornzo, dans laquelle des femelles se font sauvagement labourer par des groupes de mâles, choquant la population non-morte qui fait de plus en plus pression sur leurs élus dans le but d’étendre la définition d’ « homme » afin d’inclure les revenants dans la Déclaration des droits de l’homme.

Ces dernières années, on remarque de plus en plus d’activités sexuelles entre vivants et zombies. De fait, nombre de nécrophiles se sont dévoilés au grand jour, revendiquant leur droit d’aimer les trépassés. Lecteurs d’obituaires et fanas du sépulcre manifestent sans relâche devant les parlements dans le but de légaliser leurs bas instincts.

Or, s’il est établi que deux zombies ne peuvent procréer ensemble, rien n’est moins sûr en ce qui concerne l’homme et le revenant. En effet, pas moins de quatre-cent soixante naissances ont été recensées l’an dernier, de mères zombies et de pères vivants et six cent treize mères vivantes auraient donné naissance à des enfants de paternité zombie. Les américains nomment le fruit de ces saillies humbies. Les malgracieux rejetons sont accablés par une toison généreuse qui recouvre le corps entier et dégage d’intolérables odeurs d’ammoniaque. Des communautés s’organisent afin de s’opposer aux naissances de ces hideuses coquecigrues et d’imposer l’avortement aux mères qui les portent. Le débat reste ouvert…

Beaucoup reste à étudier dans ce délicat et controversé sujet et malgré les obstacles, les recherches battent leur plein. Que pouvons-nous apprendre de nos frères revenus du royaume des morts, pestilentiels, miasmatiques, mais sensuels et lascifs? Seul l’avenir nous le dira.

Et vous, messieurs, n’êtes-vous pas tentés par la volupté des champignonnières de ces dames en lambeaux? Mesdames, ne rêvez-vous pas d’une chair en désagrégation vous ramonant les intérieurs?

jeudi 11 février 2010

Petite croisade contre la déraison

Comment ne pas s’insurger devant le faux, devant le mensonge? Quand ces messieurs affirment haut et fort qu’il en est ainsi alors qu’il ne pourrait en être plus autrement; quand ces dames prétendent que de telle chose il faut penser ceci, même lorsque confrontées aux syllogismes les plus manifestes infirmant leur doctrine; comment ne pas avoir envie de mettre le feu aux nappes? Ne faudrait-il pas révérer davantage la girafe que l’homme qui refuse les probes fondations de la logique, l’asticot à la femme qui entre la vérité et l’orgueil choisira le second?

Lorsque buté au mur de l’idiotie, il semble approprié de se ramener à l’esprit qu’il faut moins d’une heure aux éléphanteaux pour apprendre à marcher et de s’indigner du sort de nos enfants qui y mettent généralement une année. Pas de quoi célébrer un Te Deum. Il faut être patient avec ces humains – ça vaut le coup, si on s’en remet aux dires des enthousiastes de la race. Pour ma part, j’ai abandonné, et si j’arrive à vouer aux humains ce qu’on pourrait appeler de l’amour, au contraire des pitoyables misanthropes, je valse avec mon propre genre d’un pas sur le pied de la pitié et de l’autre sur celui de la compassion.

Mais confronté à la sottise, à l’absence de discernement, au néant de la bêtise, je ne danse plus. Un nuage électrique éclipse toute ma bonne foi. Je ne contiens qu’avec grande peine les débordements que provoque l’orage de mon ire. C’est le paroxysme de l’exaspération.

Ces nigauds fondent leurs doctrines sur de chétifs axiomes, les faisant parader comme des hordes chevauchant des ânes, prêts à sonner la charge devant les murs insurmontables de la perle du Bosphore. Lorsqu’ils se retrouvent inexorablement défaits, plutôt que de céder humblement à l’inférence et de s’allier à la prépotence de la raison, ils préfèrent s’enorgueillir des chiquenaudes bassement sophistiques qu’ils auront servies à d’infrangibles fortifications, repartant bredouilles, humiliés sans le savoir, se détestant sans doute un peu plus, tout au fond du cœur qui, lui, reconnaît toujours l’échec.

Je voudrais alors déchirer comme de vieux brouillons les cerveaux puérils de ces ennemis de la raison, leur sculpter avec la hache de Ganesh une nouvelle âme dans un roc d’épistémè, les saouler au kykeon, les acculer à l’épopteia. Je figerais dans la glace le thymos, ce véhicule des ferveurs aveuglantes et des passions étroites, pour ne le faire dégeler qu’à la vacillante lumière des chandelles de la sapience. Plus jamais l’impétuosité de ces esprits ne céderait aux verbiages de la déraison, non, ils sauraient se tenir. Ils réfuteraient l’artifice, useraient d’apagogies sublimes et démontreraient des théorèmes implacables. Ils sauraient éviter le marécage où chasse le crocodile du mensonge, contourner le désert où rampe le serpent de la tromperie, traverser les cieux où volent des dragons cracheurs de feux d’artifices. Ils tasseraient alors les vers blancs de la prudhommerie médiatique, retireraient la malandre de l’amphigouri des politiciens, et peut-être escamoteraient-ils même la ravageuse et virale passion du lucre?

Il en est de la pensée comme de la menuiserie. Bien qu’avec la bonne intuition il soit possible de réaliser des œuvres tout à fait convaincantes, n’est-il pas préférable de connaître un minimum de méthode et technique afin d’élargir le champ des possibles? Le discernement est une antiquité que l’on a collectivement abandonnée, au profit d’un confortable cocon d’ignorance. En ces années où l’homme n’est qu’une variable dans des calculs macroéconomiques, penser fait mal. Si mal qu’on croirait porter une vilaine couronne d’épines. On préfère la cécité au sang coulant dans des yeux ouverts.