Mon fils, disait ma mère, écoute ton cœur. Ton cœur sait ce qui est bon pour toi. Tu sauras dans ton cœur ce qui est vrai, bon. Mon père lui, bien qu’il ne tenait pas un discours aussi direct, aussi dans tes dents, il disait, à sa façon, d’une part par ses silences, d’une autre par ses enthousiasmes choisis, écoute ta raison. Ma mère n’était pas totalement cœur et mon père, pas totalement raison. Sinon ils ne se seraient jamais aimés. Je crois.
Quand la pilosité fit sa grandiose entrée et étendit progressivement son emprise sur les diverses chambres du palais qu’était mon jeune corps vierge de mâle fier, c’est comme si mon cœur était allé s’isoler dans mes lectures et que ma tête s’était déplacée dans mes couilles. Devant toute décision, je choisissais celle qui me donnerait le plus de chances de mettre à l’épreuve ces connaissances acquises lors d’innombrables soirées à scruter sur écran des blondes anonymes en prendre par tous les orifices. Évidemment, quand une telle décision menait à un succès, je constatais que les jeunes filles ne s’agitaient pas avec la même verve que dans les films; j’en étais déçu, mais j’espérais qu’en vieillissant, ça s’épicerait, ce qui arriva heureusement, et mes attentes furent largement comblées. La phase j’ai des couilles donc je suis se poursuivit longtemps, dure toujours, sous une forme plus nuancée, mais non moins empoignante (pour utiliser un terme de circonstance), et ne s’arrêtera, je présume et appréhende, qu’à l’âge ingrat où on se mettra à m’offrir en cadeaux des photos de petits-enfants et des bibelots, moment où je n’hésiterai pas à vendre mon âme au diable et à m’abandonner en vices et en dévergondages des plus immoraux.
En conséquence à de multiples déraillements amoureux, on finit par se rappeler ce que disaient Papa et Maman. Tête, cœur. Bon, comment ça marche, ça, encore? J’ai donc redistribué mes parcelles d’âme, en reconnaissant à la tête et au cœur leur juste part de l’être, mais en laissant tout de même la majorité à mon sexe qui ne dérougissait pas et aurait rapidement jalousé les deux autres. Ce remaniement ministériel me profita généreusement, me dotant de formidables outils qui me permirent l’accès à des rencontres plus profondes, à des bonheurs subtils et à des jouissances plus totales, faisant apparoir la splendeur d’une jouissance tripartite cœur-intellect-verge.
La régence du triumvirat n’est toutefois pas aisée. D’abord, elle ne prescrit pas de lois. Elle tient en place par la seule envie de jouir toujours plus grand et plus fort, jusqu’à la galaxie voisine, jusqu’à l’asphyxie, jusqu’au plus grand des dangers. Elle règne dans un climat de mots justes, d’alcools sophistiqués, de musiques exotiques, d’accoutrements complexes et soignés dont on se sert comme un pêcheur de ses filets. Elle demande de l’intelligence, grâce à quoi les plans d’opérations deviennent efficaces, par laquelle on se fait davantage incisif, exquis, effrayant, qui aiguise un humour excentrique qui fait marrer ceux qui ont du discernement et qui traumatise les cons. Elle nécessite le cœur; le cœur qui écoute, qui nous dote d’empathie et de magnanimité, le cœur qui encourage le risque, la folie, qui fracasse les barrières – le cœur cet altruiste. Et, bien sûr, les couilles, ces deux rois du sud, ces incorrigibles lions qui n’en ont que pour la chair, qui dévoreraient le moindre quart de pouce de peau révélée (surtout si dénudée accidentellement).
Il y a cependant un petit hic : c’est que les femmes, elles en ont pas de couilles (physiquement, dois-je spécifier). Le troisième membre du triumvirat, est remplacé par autre chose : une bouillie chimique innommable au fond des entrailles qui trouve toujours le moyen de poisser le bon fonctionnement du royaume. L’intelligence abdique aussitôt qu’elle entend la valse des consternations dans le hall, lance sa couronne par la fenêtre et la suit tout juste derrière. Le cœur, plus il tente de faire preuve d’empathie (et il essaie parfois fort), plus il a la nausée. Et les couilles se frustrent, elles ont envie de se vider quelque part, ne voient pas d’espoir, se projettent sous une jupe aléatoire vue quelque part dans la semaine. Pourtant, certaines ont définitivement plus de couilles (psychiquement, cette-fois) que certains hommes qui les ont laissées ratatiner. Il faut les avoir à l’œil : celles-là sont tranchantes, maléfiques, ce sont de véritables sorcières, des ensorceleuses sans pitié, dangereuses, donc délicieuses. Elles opèrent avec un seul but : vous vider de tous vos sucs pour leur propre profit. Il s’ensuit alors une véritable et délicieuse guerre de tranchées qui a les augures d’une véritable jouissance nucléaire.
Le triumvirat est temporaire jusqu’à, dit-on, l’âge de la mâtûrité. Hell. La maturité, sous cet angle, me fait autant envie qu’une bière à 0,5%. J’aurais aimé que la maturité trépasse avec la génération d’avant, qu’on ait proclamé haut et fort sa mort jusque dans les écoles et que les politiciens ne s’affichent plus comme des vertueux mais comme des impulsifs réfléchis et obsédés.
C’est, j’imagine, le propre de l’hédoniste de devoir s’épandre en propagandes pour sa paroisse. Il cherche à convaincre, à ébruiter les vertus du plaisir absolu, à encourager la quête de celui-ci, à créer de nouveaux sourires, à prospecter de nouvelles félicités. Il rejette le morose, le limité, l’ordinaire, la simplicité, même, et y préfère les couleurs vives, le hasard, l’exceptionnel, le composé. Il exècre la stabilité, en fait, elle le tue, lui fait moisir la tête, le cœur et les couilles.
L’hédoniste est un nomade à l’intérieur de lui-même.
lundi 24 août 2009
samedi 22 août 2009
jeudi 20 août 2009
Lettre en réponse à S.
Chère S.,
J’espère que tu m’excuseras d’abord le temps que j’ai mis à te répondre. Aussi, je te tutoierai, je préfère cela. Je t’imaginais attendre avec impatience ma réponse. Tu devais te douter que ma réponse n’arriverait pas immédiatement, mais là, quelques semaines se sont écoulées et tu devais commencer à penser que ta lettre était tombée dans le néant. Sache qu’il n’en était rien. J’ai médité longtemps, relu ta lettre d’au moins dix angles différents, j’ai imaginé ce que serait la vie avec une esclave à mon service, ce que serait la vie avec le regret de n’avoir pas dit oui. Et j’ai voulu attendre, pour voir si tu tiendrais la route. Tu as été sage, tu as attendu.
Une esclave moderne, qu’est ce que c’est, qu’est ce que ça implique? Comme tu l’abordais dans ta lettre, le cadre social s’y apprête mal. On pourrait me poursuivre, on me trainerait dans la merde dans les médias, on dirait « C’est un tyran! C’est un pervers! ». Ça ne serait pas totalement faux. Tu ferais des interventions en ma défense et on s’en indignerait davantage : « Voyez comme il l’a brainwashée! ». Éventuellement, cette relation maître-esclave deviendrait une prison, autant pour moi que pour toi, je finirais par te haïr, tu me mépriserais et tu regretterais. Je te chasserais et nous en sortirions plus blessés que grandis.
Ton offre est pourtant alléchante. Il y a en moi un maître intransigeant, désireux de dominer, d’exercer une puissance. Mais, vois-tu, je doute que tu saches ce que c’est, d’être dominée. Tu me parles de ta dignité. Être dominé, c’est ne pas en avoir, de la dignité. C’est y renoncer. Il n’y a pas de telle chose au monde qu’une esclave digne. Je te ferais porter des costumes pour te rappeler ta position, je te donnerais la fessée quand tu ferais la vilaine, je pourrais t’humilier devant mes invités lorsque ta présence serait importune. Si tourner des boulettes te semble dégradant, attend de voir les marques rouges sur tes fesses après la punition. On ne te ferait pas ça au McDo. Moi si.
Autant ta proposition semble noble à la première lecture, autant il me semble qu’il s’agisse davantage d’une fuite que d’un réel engagement, davantage un appel à l’aide qu’une réelle renonciation. Tu prétends ne pas croire à la liberté. La liberté prend plusieurs formes. La liberté, c’est avoir l’espace dont on a besoin, mental ou physique. Tu as pris la liberté de t’offrir à moi, dans un dans un accès de romantisme sans bornes, tu désires toujours la liberté d’écrire, de créer. La liberté ne te demande pas d’avoir de la foi. La liberté n’est pas un dieu, c’est un sentiment. Une esclave n’a pas droit à ce sentiment. Elle doit refuser tout désir qui émane de sa personne et tourner toute son existence vers celui qu’elle sert. Tu n’es pas prête à cela. Personne ne l’est, même en naissant esclave, jamais un humain ne se sera fait à cette condition.
Serais-tu en réalité amoureuse de moi, S.? Est-ce que par hasard, lors de cette soirée de poésie (emmerdante à fond, je te l’accorde), tu n’aurais pas avec ton nez de femme senti chez moi la force masculine manquante dans ta propre individualité? Je me le demande, car il me semble que s’il y avait une parcelle de guerrière en toi, si tu étais mue par la moindre force prédatrice, tu m’aurais probablement plutôt attaquée de regards vicieux, tu m’aurais dit des phrases plus ou moins subtiles pour m’attirer dans tes draps. Mais ce n’est pas ce que tu as fait. Tu as gardé le silence. Tu m’as regardé, tu m’as écouté, tu es restée immobile, intimidée. À onze heures tu as dit que tu devais quitter. Ton amie voulait que tu restes, je lui ai dit que tu étais sûrement assez grande pour décider quand il fallait partir. Tu as aimé cela, tu as montré tes dents pour la première fois de la soirée, puis tu es partie. Puis, tu es rentrée chez toi, tu as peut-être bu un peu, puis tu t’es mise à rédiger ta fameuse lettre. Tu me l’as envoyée le lendemain, et je l’ai reçue sur mon portable, dans un avion qui allait atterrir à LaGuardia. J’ai été obsédé durant toute la conférence, puis pendant la nuit à l’hôtel, j’ai rêvé de plantations de canne à sucre.
Je ne veux pas être ton maître, S. Si je veux quelqu’un pour torcher mes fenêtres, récurer mes toilettes, laver mon linge sale, pour élever mes hypothétiques enfants, ou pour gérer mes comptes, j’engagerai quelqu’un, j’en ai les moyens. Et si je veux taper les fesses d’une maid, je trouverai preneuse, une esclave d’un soir – une vraie, ou je payerai une pute.
Ceci dit, je referme doucement tes petits doigts sur ta liberté. Fais-en ce que tu veux. Si tu souhaites absolument devenir esclave, tu trouveras preneur. On est tous esclave de quelque chose, on délaisse tous notre dignité pour quelque obsession. Sois vigilante, ne laisse pas la prudence éteindre tes feux intérieurs, et surtout prend confiance. Prend confiance, car il y a effectivement une guerrière quelque part en toi, prête au cri de guerre, qui a peut-être trébuché par asthénie en voulant s’abandonner à moi, mais qui a prouvé son courage par la vigueur et l’originalité de ses avances.
Sois libre,
Angélus.
J’espère que tu m’excuseras d’abord le temps que j’ai mis à te répondre. Aussi, je te tutoierai, je préfère cela. Je t’imaginais attendre avec impatience ma réponse. Tu devais te douter que ma réponse n’arriverait pas immédiatement, mais là, quelques semaines se sont écoulées et tu devais commencer à penser que ta lettre était tombée dans le néant. Sache qu’il n’en était rien. J’ai médité longtemps, relu ta lettre d’au moins dix angles différents, j’ai imaginé ce que serait la vie avec une esclave à mon service, ce que serait la vie avec le regret de n’avoir pas dit oui. Et j’ai voulu attendre, pour voir si tu tiendrais la route. Tu as été sage, tu as attendu.
Une esclave moderne, qu’est ce que c’est, qu’est ce que ça implique? Comme tu l’abordais dans ta lettre, le cadre social s’y apprête mal. On pourrait me poursuivre, on me trainerait dans la merde dans les médias, on dirait « C’est un tyran! C’est un pervers! ». Ça ne serait pas totalement faux. Tu ferais des interventions en ma défense et on s’en indignerait davantage : « Voyez comme il l’a brainwashée! ». Éventuellement, cette relation maître-esclave deviendrait une prison, autant pour moi que pour toi, je finirais par te haïr, tu me mépriserais et tu regretterais. Je te chasserais et nous en sortirions plus blessés que grandis.
Ton offre est pourtant alléchante. Il y a en moi un maître intransigeant, désireux de dominer, d’exercer une puissance. Mais, vois-tu, je doute que tu saches ce que c’est, d’être dominée. Tu me parles de ta dignité. Être dominé, c’est ne pas en avoir, de la dignité. C’est y renoncer. Il n’y a pas de telle chose au monde qu’une esclave digne. Je te ferais porter des costumes pour te rappeler ta position, je te donnerais la fessée quand tu ferais la vilaine, je pourrais t’humilier devant mes invités lorsque ta présence serait importune. Si tourner des boulettes te semble dégradant, attend de voir les marques rouges sur tes fesses après la punition. On ne te ferait pas ça au McDo. Moi si.
Autant ta proposition semble noble à la première lecture, autant il me semble qu’il s’agisse davantage d’une fuite que d’un réel engagement, davantage un appel à l’aide qu’une réelle renonciation. Tu prétends ne pas croire à la liberté. La liberté prend plusieurs formes. La liberté, c’est avoir l’espace dont on a besoin, mental ou physique. Tu as pris la liberté de t’offrir à moi, dans un dans un accès de romantisme sans bornes, tu désires toujours la liberté d’écrire, de créer. La liberté ne te demande pas d’avoir de la foi. La liberté n’est pas un dieu, c’est un sentiment. Une esclave n’a pas droit à ce sentiment. Elle doit refuser tout désir qui émane de sa personne et tourner toute son existence vers celui qu’elle sert. Tu n’es pas prête à cela. Personne ne l’est, même en naissant esclave, jamais un humain ne se sera fait à cette condition.
Serais-tu en réalité amoureuse de moi, S.? Est-ce que par hasard, lors de cette soirée de poésie (emmerdante à fond, je te l’accorde), tu n’aurais pas avec ton nez de femme senti chez moi la force masculine manquante dans ta propre individualité? Je me le demande, car il me semble que s’il y avait une parcelle de guerrière en toi, si tu étais mue par la moindre force prédatrice, tu m’aurais probablement plutôt attaquée de regards vicieux, tu m’aurais dit des phrases plus ou moins subtiles pour m’attirer dans tes draps. Mais ce n’est pas ce que tu as fait. Tu as gardé le silence. Tu m’as regardé, tu m’as écouté, tu es restée immobile, intimidée. À onze heures tu as dit que tu devais quitter. Ton amie voulait que tu restes, je lui ai dit que tu étais sûrement assez grande pour décider quand il fallait partir. Tu as aimé cela, tu as montré tes dents pour la première fois de la soirée, puis tu es partie. Puis, tu es rentrée chez toi, tu as peut-être bu un peu, puis tu t’es mise à rédiger ta fameuse lettre. Tu me l’as envoyée le lendemain, et je l’ai reçue sur mon portable, dans un avion qui allait atterrir à LaGuardia. J’ai été obsédé durant toute la conférence, puis pendant la nuit à l’hôtel, j’ai rêvé de plantations de canne à sucre.
Je ne veux pas être ton maître, S. Si je veux quelqu’un pour torcher mes fenêtres, récurer mes toilettes, laver mon linge sale, pour élever mes hypothétiques enfants, ou pour gérer mes comptes, j’engagerai quelqu’un, j’en ai les moyens. Et si je veux taper les fesses d’une maid, je trouverai preneuse, une esclave d’un soir – une vraie, ou je payerai une pute.
Ceci dit, je referme doucement tes petits doigts sur ta liberté. Fais-en ce que tu veux. Si tu souhaites absolument devenir esclave, tu trouveras preneur. On est tous esclave de quelque chose, on délaisse tous notre dignité pour quelque obsession. Sois vigilante, ne laisse pas la prudence éteindre tes feux intérieurs, et surtout prend confiance. Prend confiance, car il y a effectivement une guerrière quelque part en toi, prête au cri de guerre, qui a peut-être trébuché par asthénie en voulant s’abandonner à moi, mais qui a prouvé son courage par la vigueur et l’originalité de ses avances.
Sois libre,
Angélus.
mardi 18 août 2009
Les ailes qui battent en syncope
J’ai, comme tous, une conscience expansible. Elle peut, en l’espace de quelques secondes, passer de la considération astrale et éternelle au fantasme sexuel tordu et avilissant. Passer d’une contemplation profonde et sincère devant des branches d’érable ballotant dans le vent avec ses feuilles à un dédain profond devant des invitations répétées à un shower de bébé. Un jour, je pêche sur un lac en compagnie d’un ancien professeur de philo, ex-futur-prêtre, et le lendemain, je suis sur un bâteau-party sur la rivière avec des ex-collègues qui font de la coke, à babord, et qui se frottent ensemble à se faire mouiller, à tribord.
C’est comme ça, avec moi : le matin, j’ai envie de poursuivre noblement mes études en philosophie – m’inspirer de Nietzsche et Schopenhauer et Jung (sont hot les allemands), mais le soir, je m’insurge contre l’establishment, je vomis sur tous ces penseurs et je dis même que penser, c’est comme chier, faut que ça sorte, mais tout le monde s’en calisse jusqu’à temps que ça pue – moment où enfin ça se met à réagir. On finit par flusher et on oublie. Un petit peu de spray aux agrumes et un petit peu de « avez-vous vu le dernier film de Tarantino? », et ça passe.
Hier, j’avais quatre cent piastres de vêtements sur moi : une belle chemise repassée de chez Harry Rosen avec les pantalons que l’habilleur suggérait quand je les ai achetés. Aujourd’hui, un jeans un tantinet déchiré juste en dessous de mes couilles et un t-shirt de Hatebreed.
Une semaine, je mange bio, je fais de la course en revenant de travailler, je vais au dojo, j’écoute les premiers concertos de Prokofiev et je proclame les vertus de l’amour. Mais le vendredi soir, je partage trois bouteilles de vin, je fume un demi-paquet de cigarettes et deux joints, j’écoute du Amy Winehouse, du Nine Inch Nails, du Opeth en espérant que l’amie de l’autre me fasse un deepthroat et/ou de la lécher jusqu'aux os.
En bout de ligne, ça vient difficile de répondre à : « t’es quel genre d’homme, toi? » J’ai toujours envie de répondre : « le genre papillon qui a deux ailes qui battent en syncope».
C’est comme ça, avec moi : le matin, j’ai envie de poursuivre noblement mes études en philosophie – m’inspirer de Nietzsche et Schopenhauer et Jung (sont hot les allemands), mais le soir, je m’insurge contre l’establishment, je vomis sur tous ces penseurs et je dis même que penser, c’est comme chier, faut que ça sorte, mais tout le monde s’en calisse jusqu’à temps que ça pue – moment où enfin ça se met à réagir. On finit par flusher et on oublie. Un petit peu de spray aux agrumes et un petit peu de « avez-vous vu le dernier film de Tarantino? », et ça passe.
Hier, j’avais quatre cent piastres de vêtements sur moi : une belle chemise repassée de chez Harry Rosen avec les pantalons que l’habilleur suggérait quand je les ai achetés. Aujourd’hui, un jeans un tantinet déchiré juste en dessous de mes couilles et un t-shirt de Hatebreed.
Une semaine, je mange bio, je fais de la course en revenant de travailler, je vais au dojo, j’écoute les premiers concertos de Prokofiev et je proclame les vertus de l’amour. Mais le vendredi soir, je partage trois bouteilles de vin, je fume un demi-paquet de cigarettes et deux joints, j’écoute du Amy Winehouse, du Nine Inch Nails, du Opeth en espérant que l’amie de l’autre me fasse un deepthroat et/ou de la lécher jusqu'aux os.
En bout de ligne, ça vient difficile de répondre à : « t’es quel genre d’homme, toi? » J’ai toujours envie de répondre : « le genre papillon qui a deux ailes qui battent en syncope».
lundi 17 août 2009
Les Damnés
C’est un bar minable sur une rue minable dans une ville minable, entre une pizzeria et un salon de tatouage - minable. Dans quelques heures, le bar se transformera pour quelques-uns en temple sacré où s’opérera la plus grande des magies.
J’arrive tôt, il est dix-sept heures, et pour l’instant, les seuls clients sont des retraités, ou en tout cas, ils sont à la veille de l’être. Je branche les amplis, les guitares, le clavier, je visse les cymbales. La serveuse du 5 à 7 vient me voir. Elle a un visage jeune et fougueux, des fesses bien enveloppées dans ses shorts en jeans, un sourire naïf. Elle m’apporte tel que demandé un Glenlivet sans glace avec un regard qui en dit long sur ce qu’elle me ferait, s’en retourne sur la terrasse.
Tests de son. Je me positionne à divers endroits, je fais des signes avec le pouce; plus fort, moins fort. Kick kick kick, snare, snare, hat. Le propriétaire n’en peut plus. Il dit aux gars du band de se la fermer, que les clients du 5 à 7 ont droit à un peu de calme. On se querelle, à peine poliment. Quand le proprio lâche prise, on se moque de lui dans son dos.
Je suis assis sur un banc, en écoutant les musiciens se réchauffer. Une dame, dans la soixantaine, vient me demander: "Ça sonne comme quoi, le show, ce soir? Metallica, Guns N'Roses?" "Comme rien que vous pourriez tolérer plus de cinq secondes, madame." Elle est saoule, et quand les musiciens testent leur instrument, elle fredonne la guitare de "Smoke on the Water" en tapant d'une main sur sa cuisse, mettant sans subtilité l'autre sur ma cuisse. Je me dégage aussitôt, je regarde un ami et je lui fais un sourire pincé qui veut clairement dire "hostie de fatiguante".
Après avoir mangé dans le plus petit Mike’s du monde, retour au bar, ce temple au dieu du Misérabilisme. Un pichet. Puis un autre, en attendant. Un type se faufile derrière le bar, et chuchote à la serveuse. Il a de vieilles mèches qui furent rouges mais étaient maintenant roses. Son visage est orné de métal en quelques endroits. Sa laideur est exemplaire. Il sort un flacon de pilules, retire avec son pouce le bouchon, le tapote sur sa main, en soutire deux comprimés puis les glisse dans la poche de la serveuse.
Peu à peu le bar se remplit. Ils ont entre seize et quarante ans. Ils sont habillés sombrement, ils sourient avec modération, se commandent des grosses Ex. L’un d’eux n’a pas de chandail, porte avec fierté un chapeau de cowboy de piètre qualité, des verres fumées passées de mode, il sourit avec défiance, avec mépris. Un autre porte un chandail sur lequel on peut lire « I fucked and killed your girlfriend ». Une fille s’est accoutrée de cuir reluisant et s’est fait des tresses qui descendent comme deux serpents près de ses seins.
De la fumée envahit le bar. Le band va bientôt apparaître. The Ceremony is about to begin, c’est Jim Morrison qui disait ça. Pendant un instant, on ne perçoit que des lueurs rouges, bleues, vertes. De l’orgue. Une voix annonce la démission de Dieu et l’annihilation de son agneau. Puis, les quatre musiciens sortent de nulle part, empoignent leurs instruments. Ils portent des habits funéraires troués, sales, maculés de ketchup; ils ont le visage enduit de pigment blanchâtre, les yeux et la bouche noircis, les dents pourries. « Nous sommes Les Damnés pis on sort de la terre! ». Le carnage s’ensuit. Des cris impossibles, des regards maladifs, un ouragan de son déchire la ville minable et dévoile l’Abysse.
Le cowboy et quelques acolytes se déchaînent, devant les morts-vivants en colère. Ils font de grands gestes, se dépossèdent de leur propre esprit et s’agitent de plus en plus frénétiquement. Le cowboy ne s’arrête que pour engloutir un demi-litre de bière à la fois. « Excusez-nous si y’a des erreurs, on est enterré depuis 10 ans. La prochaine toune s’appelle L’éveil brutal du mal ».
En adoration, les apôtres de ce culte temporaire s’agenouillent, lève les mains vers les guitares, font tourner leur tignasse comme des éoliennes sensées produire une énergie invisible, pourtant palpable. Ils tournent en rond, se bousculant, parfois violemment, ferment les yeux, rugissent. En périphérie, des spectateurs se tiennent fermement, un pied devant l’autre, et repoussent dans la tempête de viande humaine ceux qui s’en écartent par maladresse. Vers l’arrière du bar, les clients sont immobiles, hypnotisés, paralysés par ce flux sonore qui entre dans l’oreille, se rend au cerveau et se saisit de tout espace. « Y’en as-tu qui ont déjà rêvés qu’ils étaient morts? Ben moé j’tais mort pour de vrai ». Le maquillage du chanteur dégoulinait sur sa guitare. Lorsque sa bouche ouvrait, des filaments d’un mélange salive-peinture donnaient l’impression que son visage était en train de fondre.
Le cowboy et un autre apôtre sont maintenant au sol, fusionnés tels deux roulés suisses à la chaleur, par je ne sais trop quelle circonstance. Ils se relèvent, puis se laissent tomber, faisant d’eux des hybrides Hulk Hogan-Lestat le Vampire-Johnny Knoxville. Une fille a déchiré sa camisole et ses seins nus changent de couleurs avec les projecteurs, ballotent dans le chaos des fréquences, magnétisant les regards.
Dernière toune. « La cérémonie tire à sa fin. On retourne sous terre! ». Ils électrisent à nouveau toutes les ondes du « temple ». Les adorations se poursuivent, atteignant leur apogée. Saoulés de distorsion et de bière, leur transe les amène à se plier le corps en deux et à se le déplier à une vitesse prodigieuse. Lorsque la guitare et la basse laisse tout l’espace musical au clavier, les adorateurs s’étirent, lèvent les bras au ciel, font exploser leurs chakras un par un. Puis, au retour en force des cordes, ils replongent dans une sombre danse, à la recherche de leur âme qui flotte quelque part dans les lueurs multicolores.
Les musiciens déposent leurs instruments et quittent immédiatement la scène, le bar, la ville; ils retournent "sous terre". Le silence. Le retour du grand vide : le cowboy retrouve sa personne, prend conscience de son mal de cœur, son mal d’âme, la fille cherche à se couvrir les seins, l’un se découvre une douleur à l’épaule et l’autre essuie le sang qui coule d’une égratignure à la poitrine. Eux aussi disparaissent, dans la cour arrière du bar, à l’arrière d’un camion où ils vont à l’écart expier leur infamie.
Je débranche les pédales, les amplis, je roule les câbles. Je me commande un sixième Glenlivet. J’écoute les commentaires émaner naturellement des témoins. « C’est qui ces malades là? ».
Vers quatre heures du matin, me voilà sur la charmante terrasse arrière d’un semi-détaché d’un quartier respectable d’une banlieue de Montréal, grillant un petit joint de fin de veillée. Des jolis pots de fleur, une fontaine, un spa, deux chats, un char de l’année. A l’entrée, une carte d’identité de fonctionnaire, un album-photo du dernier voyage au Maroc, un avis aux abonnés du Châtelaine, un portable sur la recharge. Dans la laveuse frontale, un costume de mort-vivant tourne, tourne, tourne et me rappelle les cheveux des adulateurs qui tournaient, tournaient, tournaient et qui maintenant dorment, dorment, dorment comme des enfants.
All the pigs are all lined up
I give you all that you want
Take the skin and peel it back
Now doesn’t that make you feel better?
The pigs have won tonight
Now they can all sleep soundly
And everything is all right
-Trent Reznor, “March of the Pigs”
J’arrive tôt, il est dix-sept heures, et pour l’instant, les seuls clients sont des retraités, ou en tout cas, ils sont à la veille de l’être. Je branche les amplis, les guitares, le clavier, je visse les cymbales. La serveuse du 5 à 7 vient me voir. Elle a un visage jeune et fougueux, des fesses bien enveloppées dans ses shorts en jeans, un sourire naïf. Elle m’apporte tel que demandé un Glenlivet sans glace avec un regard qui en dit long sur ce qu’elle me ferait, s’en retourne sur la terrasse.
Tests de son. Je me positionne à divers endroits, je fais des signes avec le pouce; plus fort, moins fort. Kick kick kick, snare, snare, hat. Le propriétaire n’en peut plus. Il dit aux gars du band de se la fermer, que les clients du 5 à 7 ont droit à un peu de calme. On se querelle, à peine poliment. Quand le proprio lâche prise, on se moque de lui dans son dos.
Je suis assis sur un banc, en écoutant les musiciens se réchauffer. Une dame, dans la soixantaine, vient me demander: "Ça sonne comme quoi, le show, ce soir? Metallica, Guns N'Roses?" "Comme rien que vous pourriez tolérer plus de cinq secondes, madame." Elle est saoule, et quand les musiciens testent leur instrument, elle fredonne la guitare de "Smoke on the Water" en tapant d'une main sur sa cuisse, mettant sans subtilité l'autre sur ma cuisse. Je me dégage aussitôt, je regarde un ami et je lui fais un sourire pincé qui veut clairement dire "hostie de fatiguante".
Après avoir mangé dans le plus petit Mike’s du monde, retour au bar, ce temple au dieu du Misérabilisme. Un pichet. Puis un autre, en attendant. Un type se faufile derrière le bar, et chuchote à la serveuse. Il a de vieilles mèches qui furent rouges mais étaient maintenant roses. Son visage est orné de métal en quelques endroits. Sa laideur est exemplaire. Il sort un flacon de pilules, retire avec son pouce le bouchon, le tapote sur sa main, en soutire deux comprimés puis les glisse dans la poche de la serveuse.
Peu à peu le bar se remplit. Ils ont entre seize et quarante ans. Ils sont habillés sombrement, ils sourient avec modération, se commandent des grosses Ex. L’un d’eux n’a pas de chandail, porte avec fierté un chapeau de cowboy de piètre qualité, des verres fumées passées de mode, il sourit avec défiance, avec mépris. Un autre porte un chandail sur lequel on peut lire « I fucked and killed your girlfriend ». Une fille s’est accoutrée de cuir reluisant et s’est fait des tresses qui descendent comme deux serpents près de ses seins.
De la fumée envahit le bar. Le band va bientôt apparaître. The Ceremony is about to begin, c’est Jim Morrison qui disait ça. Pendant un instant, on ne perçoit que des lueurs rouges, bleues, vertes. De l’orgue. Une voix annonce la démission de Dieu et l’annihilation de son agneau. Puis, les quatre musiciens sortent de nulle part, empoignent leurs instruments. Ils portent des habits funéraires troués, sales, maculés de ketchup; ils ont le visage enduit de pigment blanchâtre, les yeux et la bouche noircis, les dents pourries. « Nous sommes Les Damnés pis on sort de la terre! ». Le carnage s’ensuit. Des cris impossibles, des regards maladifs, un ouragan de son déchire la ville minable et dévoile l’Abysse.
Le cowboy et quelques acolytes se déchaînent, devant les morts-vivants en colère. Ils font de grands gestes, se dépossèdent de leur propre esprit et s’agitent de plus en plus frénétiquement. Le cowboy ne s’arrête que pour engloutir un demi-litre de bière à la fois. « Excusez-nous si y’a des erreurs, on est enterré depuis 10 ans. La prochaine toune s’appelle L’éveil brutal du mal ».
En adoration, les apôtres de ce culte temporaire s’agenouillent, lève les mains vers les guitares, font tourner leur tignasse comme des éoliennes sensées produire une énergie invisible, pourtant palpable. Ils tournent en rond, se bousculant, parfois violemment, ferment les yeux, rugissent. En périphérie, des spectateurs se tiennent fermement, un pied devant l’autre, et repoussent dans la tempête de viande humaine ceux qui s’en écartent par maladresse. Vers l’arrière du bar, les clients sont immobiles, hypnotisés, paralysés par ce flux sonore qui entre dans l’oreille, se rend au cerveau et se saisit de tout espace. « Y’en as-tu qui ont déjà rêvés qu’ils étaient morts? Ben moé j’tais mort pour de vrai ». Le maquillage du chanteur dégoulinait sur sa guitare. Lorsque sa bouche ouvrait, des filaments d’un mélange salive-peinture donnaient l’impression que son visage était en train de fondre.
Le cowboy et un autre apôtre sont maintenant au sol, fusionnés tels deux roulés suisses à la chaleur, par je ne sais trop quelle circonstance. Ils se relèvent, puis se laissent tomber, faisant d’eux des hybrides Hulk Hogan-Lestat le Vampire-Johnny Knoxville. Une fille a déchiré sa camisole et ses seins nus changent de couleurs avec les projecteurs, ballotent dans le chaos des fréquences, magnétisant les regards.
Dernière toune. « La cérémonie tire à sa fin. On retourne sous terre! ». Ils électrisent à nouveau toutes les ondes du « temple ». Les adorations se poursuivent, atteignant leur apogée. Saoulés de distorsion et de bière, leur transe les amène à se plier le corps en deux et à se le déplier à une vitesse prodigieuse. Lorsque la guitare et la basse laisse tout l’espace musical au clavier, les adorateurs s’étirent, lèvent les bras au ciel, font exploser leurs chakras un par un. Puis, au retour en force des cordes, ils replongent dans une sombre danse, à la recherche de leur âme qui flotte quelque part dans les lueurs multicolores.
Les musiciens déposent leurs instruments et quittent immédiatement la scène, le bar, la ville; ils retournent "sous terre". Le silence. Le retour du grand vide : le cowboy retrouve sa personne, prend conscience de son mal de cœur, son mal d’âme, la fille cherche à se couvrir les seins, l’un se découvre une douleur à l’épaule et l’autre essuie le sang qui coule d’une égratignure à la poitrine. Eux aussi disparaissent, dans la cour arrière du bar, à l’arrière d’un camion où ils vont à l’écart expier leur infamie.
Je débranche les pédales, les amplis, je roule les câbles. Je me commande un sixième Glenlivet. J’écoute les commentaires émaner naturellement des témoins. « C’est qui ces malades là? ».
Vers quatre heures du matin, me voilà sur la charmante terrasse arrière d’un semi-détaché d’un quartier respectable d’une banlieue de Montréal, grillant un petit joint de fin de veillée. Des jolis pots de fleur, une fontaine, un spa, deux chats, un char de l’année. A l’entrée, une carte d’identité de fonctionnaire, un album-photo du dernier voyage au Maroc, un avis aux abonnés du Châtelaine, un portable sur la recharge. Dans la laveuse frontale, un costume de mort-vivant tourne, tourne, tourne et me rappelle les cheveux des adulateurs qui tournaient, tournaient, tournaient et qui maintenant dorment, dorment, dorment comme des enfants.
All the pigs are all lined up
I give you all that you want
Take the skin and peel it back
Now doesn’t that make you feel better?
The pigs have won tonight
Now they can all sleep soundly
And everything is all right
-Trent Reznor, “March of the Pigs”
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