lundi 31 août 2009

La prêtresse et le mystère de la foi

Je me trouvais accompagné de mon père dans une cathédrale où des milliers de fidèles s'étaient réunis pour venir écouter les homélies flamboyantes d'une prêtresse aux cheveux roux et bouclés. Elle s'exprimait avec la fougue de Jean le Baptiste, emportée par une foi rayonnante qui chauffait le temple d'un brasier de paroles puissantes, efficaces et incisives. J'étais supris par le mordant de ses discours et me demandais si je ne m'étais pas trompé sur le compte des fidèles et des écclésiastiques en général. Son regard croisa le mien pendant qu'elle vrombissait ses enseignements chrétiens et qu'elle hypnotisait ses adeptes. Elle donna la parole à son compère, un curé plus vieux et plus expérimenté qu'elle, et elle vint prendre place entre moi et mon père.

Elle était jeune et ne devait pas pratiquer le métier depuis bien des années, bien qu'elle le fisse avec excellence. Ses yeux clairs et sa tignasse rouge me fascinaient - on aurait dit qu'elle sortait tout droit de l'enfer. Je me forçais d'écouter le vénérable, mais elle me chuchota quelques mots à l'oreille, comme pour préciser la pensée de son compère; je me demandai alors pourquoi elle s'était intéressé à ma présence, pourquoi elle m'avait approché. Silencieusement, nous nous entretînmes en surface sur les prémisses théologiques avancées durant le reste du discours. Le contact fut de qualité et je fus désolé de la voir repartir, alors qu'elle devait conclure la messe.

Je décidai d'attendre que la cathédrale se vide de ses fidèles et laissai mon père quitter seul. Je restai assis, feignant du mieux que je le pus de pieux comportements, gardant l'oeil ouvert sur les allées et venues de la mystique rouquine. Elle restait près de l'autel; je décidai de l'y rejoindre et me rendis compte qu'elle s'était assise pour dessiner au pastel sur de grands papiers vierges. Elle travaillait à gros traits et illustrait une cathédrale, vue de côté.

- De quoi veux-tu me parler?
- Je ne sais pas? Du mystère de la foi? dis-je à moitié en blaguant, sachant qu'elle ne mordrait pas au sarcasme.

Nous parlâmes pendant trois quarts d'heure - de foi, de non-foi, de Christ et d'Antéchrist, d'universalité du message chrétien, des limites du langage, du récit biblique, du rôle cosmique de l'homme, de la Création, de chasteté et d'hypersexualisation. J'appris qu'elle avait étudié la théologie au même endroit que j'avais suivi mes cours de philosophie, qu'elle avait été admise l'année pendant laquelle j'avais moi-même abandonné et je fus consterné de ne pas l'avoir connue plus tôt - de ne pas l'avoir sauvée de son terrible voeu. Malgré des points de vue parfois outrageusement différents, je ressentis non seulement une vive connection entre nos esprits, mais une réelle tension sexuelle qui la faisait éviter mon regard - et qui la faisait dessiner avec un peu plus de rage un Christ en croix saignait de tous ses membres.

- Vous reviendrez à la messe?
- Seulement si c'est vous qui donne l'homélie.

Nous conclûmes notre entretien et je quittai la cathédrale avec le coeur et l'âme bouleversés. Il me semblait que cette prêtresse avait en elle quelque chose d'innomable que je n'avais pas, une parcelle de mystère que j'avais sans doute déjà perçue en moi, mais que je m'étais aliénée depuis bien des années. Je pensai alors à Igor Stravinsky ,à Bob Dylan, à leur religious rebirths, et à comment j'avais toujours trouvé cela à peu près pathétique. Je me demandai s'il était possible qu'un jour, je rejoigne moi aussi le troupeau. Je compris par ailleurs qu'elle avait élégamment réussi à s'en tenir précisément au sujet que je lui avais proposé au départ, celui du mystère de la foi, réveillant du coup avec respect et subtilité une question que l'on ignore avec trop d'aisance, que l'on préfère répondre sous sa forme négative (parce que beaucoup plus facile à répondre): en quoi crois-je?

samedi 29 août 2009

La bonne monture (suite)

J'arrivai à l'heure convenue. Jennifer me salua; elle semblait excitée, comme si elle eut exagéré avec la caféine. Elle chercha avec une nervosité à peine camouflée mes lunettes, imprima ma facture, me fit payer mes dûs. Puis, elle demanda:

- Vous... avez toujours besoin d'aide pour vos verres fumés?
- C'est sûr, sinon je serais venu plus tôt.
- Nous fermons dans quelques minutes, tu me donneras quelques minutes?

Elle me tutoyait maintenant. J'attendis à l'extérieur de la lunetterie, dans le centre d'achat propre à cet édifice à bureaux, dont les heures d'ouverture concordaient aux horaires des travailleurs en cravate. Elle apparut par derrière, ayant sorti par une porte réservée aux employés. Je me retournai, souris, et lui offris d'aller d'abord prendre un verre et manger. J'avais en tête un restaurant situé un peu à l'extérieur de la ville, au milieu d'arbres et au pied d'une montagne, et qui figurait parmi les meilleurs établissements de la région dans tous les guides touristiques.

Elle fut toute impressionnée par l'Audi que je conduisais et me demanda mille questions à ce sujet, auxquelles je ne savais répondre - grand ignorant du monde de l'automobile. Elle me questionna ensuite sur mon boulot, sur mon lieu de résidence, à quoi je répondis sans donner les détails ennuyants.

- Je peux changer le poste de ta radio?

Cette question ôta presque tout le pouvoir que son petit cul aurait pu exercer sur moi. La radio était éteinte comme toujours et je faisais jouer Art Blakey's Jazz Messengers avec Thelonious Monk, un classique personnel et un classique tout court. Mesdames, on ne demande pas à un mec de changer sa musique, surtout pas pour la remplacer par un odieux poste de radio où on nous pollue le canal auditif de pubs de nettoyeur de tapis.

Elle exposa ensuite sa passion pour les cheveaux. Sa tante avait un ranch et elle passait le plus clair de son temps libre à les brosser, à les monter et à, je ne sais trop, peut-être fantasmer dessus. Je dois immédiatement aviser le lecteur que j'ai un certain dégoût pour la race chevaline, ayant dans ma jeunesse entretenu une relation avec une fille qui aurait probablement préféré s'incarner en jument. On m'entraînait contre mon gré dans des compétitions équestres, me faisait pelleter leurs excréments tout de suite après le souper. Aussi, mes parents s'étaient pendant quelques années enflammés pour cette passion qualifiable d'archaïque, un peu comme la chasse au fusil à poudre. L'une de ces bêtes couardes avait propulsé ma mère au sol comme une vulgaire poche de fumier, et la pauvre s'était retrouvée pendant des semaines avec des lésions visibles au visage et son lot de douleurs musculaires. Je dis à Jennifer que je préférais le cheval dans mon assiette que sous mes couilles, ce qui eut un effet monstre, et j'eus l'impression qu'elle se cramponnait à la portière de ma voiture, comme si elle espérait être éjectée de son siège.

Comme il fallait impérativement changer le ton de cette sortie, avant que nous nous fracassions dans un mur, je lui demandai si elle était toujours aux études. Elle me répondit que oui, qu'elle en était à sa troisième année de géologie. Elle me demanda si j'étais moi-même aux études et lui répondit que je complétais à temps partiel une maîtrise payée par mon employeur.

Nous mangêames d'excellents mets, mais ma compagne ne sembla pas apprécier outre-mesure. Elle aurait préféré des pâtes alfredo à sa tajine d'agneau aux figues. Nous nous rendîmes rapidement, tous deux, à l'évidence que nos personnalités différaient du petit orteil jusqu'à la moëlle épinière.

- Écoute, Jennifer, tu vas me trouver très direct, mais je ne crois pas que tu auras de difficulté à établir avec moi le concensus que nos caractères sont à peu près diamétralement opposés.

Elle réagit à cette affirmation en riant, en s'essuyant la bouche avec sa serviette, puis en répondant:

- Ça me semble évident... Mais là tu me mets mal à l'aise.
- Désolé, tu préfères que je te ramène?
- Et tes lunettes de soleil?
- J'en ai déjà, crains pas.

Sur le chemin du retour, la tension descendue, nous nous entendîmes pour écouter Jean Leloup, nous argumentâmes en rigolant sur la consommation de viande chevaline, et arrivés à son appartemment, nous nous dîmes adieu, merci pour les lunettes, merci pour le repas. J'aperçus sur son visage un sourire de léger dépit alors qu'elle refermait la portière.

jeudi 27 août 2009

Les duchesses

Vienne, 2006.

L'Hôtel Imperial était pratiquement désert. C'était un lundi. Après avoir donné mon numéro de confirmation, hypnotisé par l'immense oeuvre du XIXe siècle accrochée sur le mur, un garçon s'empara de mes valises et on m'invita à prendre un cocktail en me nommant gentleman, ce que j'acceptai volontiers. Je commandai un martini, en admirant l'opulante décoration, et évoquant dans ma tête le contraste flagrant avec les cabanes à sucre du Québec. Je le terminai en explorant l'hôtel, un établissement superbe, classé cinq étoiles, au coeur de Vienne, où on ne vous accomodait pas pour moins de cinq cent dollars américains la nuit. L'endroit avait été bâtie en 1863 selon les plans de l'architecte Arnold Zenetti, et devait servir de demeure au Duc Philippe de Württemberg, mais comme celui-ci ne l'appréciait pas suffisamment, lui et la Duchesse vendirent moins de cinq ans après leur emménagement. L'Empereur Franz Joseph inaugura l'hôtel en 1873. Hitler y avait travaillé dans sa jeunesse, et, aussi, Mussolini y avait logé, pendant la Deuxième Guerre. Des gens gentils avaient dû dormir ici, également.

Mon employeur tenait à ce que je spécifie aux investisseurs potentiels où la compagnie logeait ses chers employés: cela donnait à la compagnie une aura de confiance en ses moyens, et surtout, en son avenir. Le lendemain, je devais convaincre des monsieurs d'investir plusieurs millions d'euros dans l'entreprise, décision que je motiverais en brandissant la gamme de produits "rajeunissants" qui étaient en développement depuis des mois.

J'appris qu'un mariage avait lieu dans la Marmorsaal (Hall de marbre). Je demandai des directions et on m'y amena. Les mariages ont coutûme d'être remplis de beautés imbibées d'alcool, fêtardes et jalouses de la nuit qu'allait passer la mariée. Je me glissai en douce dans le hall de marbre, où une centaine d'invités festoyaient l'union de deux parfaits inconnus et où on s'exprimait en allemand.

Comme de fait, je fis la rencontre de Aiina et Saabree, une cousine du marié et la fille d'un proche ami du père de la mariée. Elles s'étaient rencontrées le soir même. Les deux portaient des robes de goût, la première en rose, la tête décorée de fleurs, et l'autre en blanc, avec un joli ruban bleu qui faisait le tour de sa taille. Saabree était plus jolie qu'Aiina, mais celle-ci s'exprimait avec un meilleur anglais. Elles m'indiquèrent leur âge avec leurs doigts, vingt-et-un ans pour Saabree et Aiina, vingt-six ans. Je leur avouai d'emblée que je ne connaissais pas les mariés, que je m'étais infiltré par pure envie de rencontrer des gens et de festoyer. Elles n'en firent pas grand cas, m'avouèrent qu'elles ne connaissaient qu'à peine le couple, mais que leur présence était obligatoire. Nous riâmes et buvâmes comme des adolescents et quand les invités commencèrent à déserter, je leur proposai de poursuivre la fête ailleurs, dans un bar, s'il y en avait un à distance de marche. Elles se regardèrent, se consultèrent, ricanèrent, et m'annoncèrent qu'elles adoreraient, mais que leur accoutrement était trop chic pour les bars, qu'il serait préférable de s'en tenir à l'hôtel. Saabree logeait dans la même chambre que ses parents. Aiina avait la propre sienne, à proximité de celles où ses parents dormaient déjà. Il fut relativement aisé pour Saabree d'obtenir de ses parents l'autorisation de passer la nuit avec Aiina, à condition qu'à huit heures le lendemain, elle serait prête pour leur retour à Innsbruck.

Les inhibitions furent laissées sur le marbre du hall. Dès que nous furent seuls dans la luxueuse chambre d'Aiina, elle fouilla dans ses effectifs et ressorti un sachet de cocaïne et grâce à un billet de cent euros, nous nous envoyâmes dans le nez de quoi s'amuser pour le reste de la nuit. Saabree me demanda de défaire le ruban autour de sa taille, ce que je fis avec lenteur et avant qu'Aiina ne ressorte de la salle de bain, nous étions en train de nous embrasser avec passion, ma main remontait lentement le long de sa cuisse, mes doigts serraient fort sa chair de jeune nymphe. Aiina hésita à peine, nous rejoignit sur le lit, posa ses mains sur mes épaules et écrasa ses lèvres dans mon cou, par derrière. Elle ôta mon veston alors que les mains de Saabree pénétraient les interstices de ma chemise, la déboutonnait avec l'empressement du feu. J'entendais Aiina me chuchoter à l'oreille des mots en allemands; ne pas les comprendre m'excitait à en perdre la tête. Je les pris toutes deux par la taille, les couchai devant moi sur le lit royal. Elles se regardèrent et s'embrassèrent, comme le font les jeunes filles, avec fougue. Je mis mes mains sur la cuisse droite de Saabree et sur la cuisse gauche d'Aiina, sous leur robe. Je remontai lentement jusqu'à ce que je sente la chaleur et l'humidité dégagée de leurs sexes moites. Je ne pus résister de toucher à travers leur culotte la petite fente que je convoitais de plus en plus; j'agitai doucement mes doigts autour de l'apex de leur sillon de chair délicate. Elles gémissaient, s'embrassaient, se tortillaient.

Après presque deux heures de doigts, de langues et de sexe, elles s'endormirent sur mon torse, et je dûs me dégager avec minutie pour ne pas les réveiller. Je remis mes chaussures et boutonna paresseusement ma chemise en les observant dormir comme des duchesses. Je laissai un mot, en anglais: "You are both adorable. Here is my email address, in case you girls come to visit America. Love, Angélus."

Le lendemain, je rencontrais les clients de l'entreprise à huit heures au Café Imperial, dans l'hôtel même, pour le petit déjeûner. Je fis une excellente impression. Le mois suivant, le président m'annonçait un important investissement de la part de ces messieurs et un congé de trois semaines en guise de remerciement, à quoi se greffait un coquet boni en argent.

mercredi 26 août 2009

La bonne monture

Elle pose la lunette sur mon visage et m’examine de différents angles en fronçant les sourcils, en bougeant presque imperceptiblement ses lèvres roses, juste assez pour me faire oublier où je suis.

- Que pensez-vous de celle-ci?

Elle est jolie, soignée, maquillée avec goût, elle aime visiblement son corps, s’exprime avec délicatesse et justesse. À travers son chemisier rouge, j’aperçois la forme de sa brassière.

- Et vous, qu’en pensez-vous?
- Cela dépend de ce que vous voulez dégager. Celle-ci vous donne un air intellectuel, peut-être un peu sérieux, mais elle vous va bien, très bien.

Elle pose sa main sur mon dos, me fait pivoter vers le miroir pour me laisser constater par moi-même. Elle reprend la monture, repose sur mes oreilles et mon nez celle essayée plus tôt, la Calvin Klein.

- Celle-ci vous sied également. Allure plus décontractée, plus sensuelle.

Je réponds par un sourire amusé et j’ajoute :

- Elle fait sans doute le même effet que les vôtres, alors. Je prendrai celle-ci.

En marchant vers le comptoir d’accueil, j’observe discrètement ses fesses moulées dans sa jupe noire; elle les déplace avec un certain dévouement. Je lui donne ma prescription : une correction mineure dans chaque œil, nécessaire après des centaines – des milliers? – d’heures d’études et d’écrans. Je perçois une gêne lorsqu’elle me demande mes coordonnées. Je lui donne mon numéro de téléphone à l’appartement, celui du bureau. Je lui offre un regard mesquin.

- J’aurais également besoin de lunettes de soleil, mais je n’aime pas les modèles que vous offrez ici. Appelez-moi sur mon numéro de portable. Vous êtes une excellente conseillère, vous me serez plus qu’utile. Si vous êtes libre, jeudi soir?

Je glisse ma carte d’affaires sur le comptoir. J’ai peut-être un peu rougi, à peine, comme d’habitude. Elle prend la carte, visiblement enchevêtrée dans l’explosion de pensées que je viens de provoquer, esquisse un sourire rapide, gêné, et la pose à l’écart de mon dossier.

- Vos montures seront prêtes d’ici jeudi soir. Vous pourrez passer, disons vers 16h50? On ferme à 17h.

lundi 24 août 2009

Le triumvirat

Mon fils, disait ma mère, écoute ton cœur. Ton cœur sait ce qui est bon pour toi. Tu sauras dans ton cœur ce qui est vrai, bon. Mon père lui, bien qu’il ne tenait pas un discours aussi direct, aussi dans tes dents, il disait, à sa façon, d’une part par ses silences, d’une autre par ses enthousiasmes choisis, écoute ta raison. Ma mère n’était pas totalement cœur et mon père, pas totalement raison. Sinon ils ne se seraient jamais aimés. Je crois.

Quand la pilosité fit sa grandiose entrée et étendit progressivement son emprise sur les diverses chambres du palais qu’était mon jeune corps vierge de mâle fier, c’est comme si mon cœur était allé s’isoler dans mes lectures et que ma tête s’était déplacée dans mes couilles. Devant toute décision, je choisissais celle qui me donnerait le plus de chances de mettre à l’épreuve ces connaissances acquises lors d’innombrables soirées à scruter sur écran des blondes anonymes en prendre par tous les orifices. Évidemment, quand une telle décision menait à un succès, je constatais que les jeunes filles ne s’agitaient pas avec la même verve que dans les films; j’en étais déçu, mais j’espérais qu’en vieillissant, ça s’épicerait, ce qui arriva heureusement, et mes attentes furent largement comblées. La phase j’ai des couilles donc je suis se poursuivit longtemps, dure toujours, sous une forme plus nuancée, mais non moins empoignante (pour utiliser un terme de circonstance), et ne s’arrêtera, je présume et appréhende, qu’à l’âge ingrat où on se mettra à m’offrir en cadeaux des photos de petits-enfants et des bibelots, moment où je n’hésiterai pas à vendre mon âme au diable et à m’abandonner en vices et en dévergondages des plus immoraux.

En conséquence à de multiples déraillements amoureux, on finit par se rappeler ce que disaient Papa et Maman. Tête, cœur. Bon, comment ça marche, ça, encore? J’ai donc redistribué mes parcelles d’âme, en reconnaissant à la tête et au cœur leur juste part de l’être, mais en laissant tout de même la majorité à mon sexe qui ne dérougissait pas et aurait rapidement jalousé les deux autres. Ce remaniement ministériel me profita généreusement, me dotant de formidables outils qui me permirent l’accès à des rencontres plus profondes, à des bonheurs subtils et à des jouissances plus totales, faisant apparoir la splendeur d’une jouissance tripartite cœur-intellect-verge.

La régence du triumvirat n’est toutefois pas aisée. D’abord, elle ne prescrit pas de lois. Elle tient en place par la seule envie de jouir toujours plus grand et plus fort, jusqu’à la galaxie voisine, jusqu’à l’asphyxie, jusqu’au plus grand des dangers. Elle règne dans un climat de mots justes, d’alcools sophistiqués, de musiques exotiques, d’accoutrements complexes et soignés dont on se sert comme un pêcheur de ses filets. Elle demande de l’intelligence, grâce à quoi les plans d’opérations deviennent efficaces, par laquelle on se fait davantage incisif, exquis, effrayant, qui aiguise un humour excentrique qui fait marrer ceux qui ont du discernement et qui traumatise les cons. Elle nécessite le cœur; le cœur qui écoute, qui nous dote d’empathie et de magnanimité, le cœur qui encourage le risque, la folie, qui fracasse les barrières – le cœur cet altruiste. Et, bien sûr, les couilles, ces deux rois du sud, ces incorrigibles lions qui n’en ont que pour la chair, qui dévoreraient le moindre quart de pouce de peau révélée (surtout si dénudée accidentellement).

Il y a cependant un petit hic : c’est que les femmes, elles en ont pas de couilles (physiquement, dois-je spécifier). Le troisième membre du triumvirat, est remplacé par autre chose : une bouillie chimique innommable au fond des entrailles qui trouve toujours le moyen de poisser le bon fonctionnement du royaume. L’intelligence abdique aussitôt qu’elle entend la valse des consternations dans le hall, lance sa couronne par la fenêtre et la suit tout juste derrière. Le cœur, plus il tente de faire preuve d’empathie (et il essaie parfois fort), plus il a la nausée. Et les couilles se frustrent, elles ont envie de se vider quelque part, ne voient pas d’espoir, se projettent sous une jupe aléatoire vue quelque part dans la semaine. Pourtant, certaines ont définitivement plus de couilles (psychiquement, cette-fois) que certains hommes qui les ont laissées ratatiner. Il faut les avoir à l’œil : celles-là sont tranchantes, maléfiques, ce sont de véritables sorcières, des ensorceleuses sans pitié, dangereuses, donc délicieuses. Elles opèrent avec un seul but : vous vider de tous vos sucs pour leur propre profit. Il s’ensuit alors une véritable et délicieuse guerre de tranchées qui a les augures d’une véritable jouissance nucléaire.

Le triumvirat est temporaire jusqu’à, dit-on, l’âge de la mâtûrité. Hell. La maturité, sous cet angle, me fait autant envie qu’une bière à 0,5%. J’aurais aimé que la maturité trépasse avec la génération d’avant, qu’on ait proclamé haut et fort sa mort jusque dans les écoles et que les politiciens ne s’affichent plus comme des vertueux mais comme des impulsifs réfléchis et obsédés.

C’est, j’imagine, le propre de l’hédoniste de devoir s’épandre en propagandes pour sa paroisse. Il cherche à convaincre, à ébruiter les vertus du plaisir absolu, à encourager la quête de celui-ci, à créer de nouveaux sourires, à prospecter de nouvelles félicités. Il rejette le morose, le limité, l’ordinaire, la simplicité, même, et y préfère les couleurs vives, le hasard, l’exceptionnel, le composé. Il exècre la stabilité, en fait, elle le tue, lui fait moisir la tête, le cœur et les couilles.

L’hédoniste est un nomade à l’intérieur de lui-même.