mercredi 9 septembre 2009

L'indécente femme du patron

Dallas, 2007

Mon patron, appelons-le M. Morin, m’assurait que ma présence serait nécessaire à ce meeting crucial avec des partenaires de Dallas qui concoctaient toutes sortes de nouveaux traitements que les oncologues recommandaient avec une lueur mensongère dans le regard. J’allais manquer un excellent spectacle de danse contemporaine chorégraphié par Pina Bausch au Centre National des Arts et j’offris les billets à une amie de longue date qui me remercia mille fois de trop.

Nous nous étions envolés, le patron avec sa femme Sandra, moi seul, et nous atterrîmes à Fort Worth vers quinze heures. Nous logions dans un hôtel convenable où d’autres hommes et femmes d’affaires couchaient en attendant leurs rendez-vous, leurs conférences ou autres platitudes qu’impose le marché. Le choix du restaurant revint à Sandra : un steak-house. M. Morin s’exprime toujours en anglais et même si son nom semble indiquer un père et une éducation francophone, lorsqu’il ose son français, on jurerait qu’il a la bouche pleine de mélasse. Sandra est une fausse blonde aux seins refaits, mi-quarantaine, de quinze ans la cadette de son époux. Ne sachant quoi faire de sa maîtrise en histoire ancienne, elle s’était fusionnée à ce bougre de workaholic.

Le patron insista pour qu’en soirée nous allions assister à des courses de chevaux. J’essayai de me dégager de l’activité mais les plaidoiries de Sandra en faveur du Lone Star Park me forcèrent la main, à moi qui n’avait aucun intérêt pour quelque activité reliée de près ou de loin à la race hippique, sinon la cuisine. Pendant que M. Morin plaçait ses paris, me surprenant à peine, Sandra ne ménagea pas ses charmes à mon endroit.

- Oh, Angélus, je me demande bien ce tu fais seul. N’y a-t-il pas de filles dans ta vie?
- Il y en a.
- Des chanceuses. Un beau brun comme toi. Avec ta démarche calme et assurée, ton allure propre et distinguée.
- Je t’en prie, Sandra. Tu vas me faire rougir.
- Je ne t’ai jamais vu rougir, ça serait adorable que je réussisse à le faire.

Elle mit sa main sur mon genou, feignit de la faire descendre, mais la retira avant de franchir la barrière de l’indécence pure. Je me sentais dans une situation délicate et j’aurais voulu fuir à Iqaluit, loin de l’odeur ambiante de jument en chaleurs. Le retour de M. Morin fut salutaire (qui l’eut cru).

J’étais plus qu’heureux, soulagé même, de m’enfermer dans ma chambre à notre retour à l’hôtel. Je pris une douche brûlante, et en sortant de la salle de bain dans le peignoir fourni par la maison, un nuage d’humidité me poursuivait. Je m’endormis en écoutant The Devil Wears Prada et je rêvai à Anne Hathaway toute nue sous un manteau en fourrure de léopard des neiges.

Au cœur de la nuit, on cogna à ma porte de façon insistante, doucement, mais assez pour m’extirper de mes fabuleux songes. J’étais tout nu; j’ouvris donc la porte de trois centimètres en me cachant derrière. C’était Sandra.

- Angélus, Greg ne cesse de ronfler, je n’arrive pas à dormir…
- Euh… et que veux-tu que j’y fasse, Sandra?
- Je suis certaine que t’as une solution pour moi, non?

Elle porta son doigt à ses lèvres et plia les genoux.

- Non, vraiment, Sandra, tu es adorable, mais je dois dormir.

Elle poussa sur la porte, m’écrasant le gros orteil.

- Aie! Sandra, je suis nu, laisse-moi!

Je repoussai la porte plus violemment que je ne l’aurais souhaité et elle recula dans le couloir, scandalisée, l’égo meurtri. Par le judas je l’aperçus soupirer et retourner, ridiculement mouillée entre les jambes, vers la chambre où son mari ronronnait comme un John Deere.

Le lendemain, elle resta dans la chambre d’hôtel pendant que moi et M. Morin assistions à cette rencontre infructueuse lors de laquelle mes compétences ne furent jamais sollicitées (je songeais alors à ce spectacle raté, le comparant à la course de chevaux et à l’indécence de Sandra), et nous reprîmes l’avion en début d’après-midi dans un silence presque morbide.

A mon retour, je songeais à cet étrange épisode, et je me demandai s’ils n’avaient pas manigancé cela elle et lui, si j’avais mis ma carrière en danger en repoussant Sandra, si en réalité le patron consentait, voire avait prévu, que je baise sa femme à sa place. Beaucoup de femmes auraient pu entrer dans ma chambre ce soir-là mais pas Sandra, non. Quelque chose en elle me révulsait. Ces années à se mentir à elle-même, à se dire que M. Morin la rendait heureuse, que d’être femme au foyer la satisfaisait; c’était sa mort intellectuelle, sa moribonde individualité, son autonomie déficiente. La femme éclipsée par l’homme qu’elle n’avait pas vraiment choisi.

mardi 8 septembre 2009

Je vous salue Marie

Je n’étais qu’un gamin de première année, mais pendant les leçons, j’étais obnubilé par mon désir de la petite Marie-Ève assise tout juste devant le professeur, dans la première rangée. Pendant le « je vous salue Marie » du matin (mon institutrice insistait sur cette tradition, même au cœur des années 80), je me pinçais le prépuce en fixant du regard cette enfant qui ignorait tout de ma convoitise. Pour la charmer, j’avais tiré sur ses adorables boucles de cheveux : elle avait pleuré, on m’avait réprimandé et tous mes espoirs périrent lamentablement.

L’année suivante, je m’étais mieux adapté socialement et mon amitié avec une fillette de la rue m’avait permis d’en comprendre un peu plus sur le sexe opposé. J’étais fort beau gosse et je ne crois pas exagérer en affirmant que la majorité des petites filles de la classe mentionnaient mon nom avec tendresse, sinon avec passion. Un jour, la plus jolie d’entre elles, Caroline, vint me demander si j’accepterais d’être son « chum ». Je n’avais pas la moindre idée des implications, mais je compris qu’il s’agissait à tout le moins d’un consensus sur le fait qu’on se plaisait l’un l’autre. Le soir dans mon lit, je m’imaginais m’offrir à elle tout entier, lui dire « fais de moi ce que tu veux », je me tortillais comme un dément, ne sachant comment vivre cette soif inavouable. Puis, un midi dans la cour d’école, après un match de soccer et des chamailles puériles, vint à moi Marilou, plus blonde que She-Ra, les yeux plus bleus que le costume de Superman. Elle me demanda si j’accepterais d’être son « amoureux », et comme je l’étais déjà en la voyant s’approcher vers moi entourée de ses amies un peu plus laides, mon oui fut immédiat et sincère. Au cours de la même récréation, une Caroline en colère vint me servir ma première claque au visage. J’en fus d’abord amusé, mais ses petits yeux verts étaient humides et je compris que l'heure n'étais pas au jeu. Elle me reprocha de l’avoir trahie, de lui préférer Marilou, et je fus grandement accablé de cette accusation qui me semblait injuste. Caroline et Marilou étaient toutes les deux très mignonnes, autant l’une que l’autre, et c’est en vivant une déception inconsolable que ma mère m’apprit qu’il était répréhensible, voire abject, d’aimer deux filles, qu’il fallait en choisir une.

En cinquième année, j’avais évolué en grand romantique et c’est Cynthia et son unique teint basané que j’avais choisis. Après plusieurs mois à se demander quand on allait se frencher avec la langue pis toute (moi je voulais juste mordre ses cuisses) et à endurer Informer sur son balcon, on m’avait alerté en grande panique que Cynthia sortait maintenant avec Rémi, puis cinq minutes plus tard avec Ronald, et avant la cloche elle s’était aussi appariée avec Éric, Simon et Benoit. Je ne comprenais rien à son jeu, j’étais blessé, et j’avais jeté dans le poêle le peluche qu’elle m’avait offert. La semaine suivante, je sortais avec sa meilleure amie et on se frenchait maladroitement dans ses surplus de bave sous une glissoire dans un parc.

En deuxième année du secondaire, le romantique était mort, mais je visais haut : Vanessa. Vanessa qui, à ce qu’on disait, n’était plus vierge, fumait du pot, piquait des pilules à sa grand-mère, Vanessa la déniaisée. Je l’appelais le soir et on se parlait jusqu’à dix heures, trois fois semaine. Je restais à des dizaines de kilomètres de chez elle. Elle me faisait écouter son dance mix dans le combiné. On avait convenu de sortir ensemble. J’avais été invité dans un party, elle n’y était pas, mais on m’informa que Vanessa avait cassé. J’étais le seul garçon. A minuit j’étais couché sur un divan et pas moins de quatre adolescentes me jouaient dans les cheveux, me flattaient le visage et les cuisses. Vanessa tenta de se suicider en avalant des Tylenol, dans les mois qui suivirent, et j'en fus fort traumatisé.

Au cégep, dans une classe de psychologie, il y avait cette fille dont je n’ai jamais retenu le nom. Partout où je la voyais, à la cafétéria, à la salle de détente, à l’arrêt d’autobus, elle s’assoyait jambes écartées, dans ses pantalons noirs, serrés sur ses cuisses, et chaque fois j’espérais voir transparaître à travers le tissu la fente de son sexe. Elle avait des yeux noisette, des lèvres roses et parfaites, se faisait des lulus. Elle réussissait à faire croire qu’elle ignorait tout de son prodigieux sex-appeal, écartant nonchalamment ses jambes, comme ça, pour rien, peut-être qu’elle avait besoin d’aérer. Pendant une leçon sur la hiérarchie des besoins de Maslow, j’étais assis quelques sièges derrière cette antithèse de la sirène, en diagonale, et grâce à la vue alléchante de ses jambes qui s’ouvraient, au désir monstrueux qu’elles provoquaient et à une concentration exemplaire, je réussis à me faire jouir en silence, sans même me toucher. Mes caleçons étaient mouillés – j’espérais que tout cela sèche avant la fin de la classe.

dimanche 6 septembre 2009

Enchanté, bec, bec.

Après avoir cherché pendant plus de dix minutes un stationnement dans ces rues à peine circulables qui exigent des permis pour se garer, j’ai fini par repérer une place, et grâce à un parallèle merveilleusement exécuté, j’ai pu laisser ma voiture sous un érable, à quelques coins de rue de son appartement. Je sors de ma voiture, empoigne le paquet-cadeau, la bouteille de vin et l’autre de porto, toutes deux dans un sac de la SAQ à soixante-quinze sous. Il fait soleil, il fait frais; nous pourrons boire sur son balcon.

Je sonne à sa porte, Marianne m’ouvre, me fait entrer, me tire doucement par la cravate pour me faire les bis de politesse.

- Tu rentres du bureau, toi.
- Non, je reviens de chez le Père-Noël, il avait quelque chose pour toi et il faisait dire joyeux anniversaire.

Je lui tends son présent, elle le prend, me regarde, intriguée.

- En tout cas, ce n’est pas un bouquin, c’est trop léger. T’es trop gentil, merci.
- Tu l’ouvriras après le souper. Ça te donnera le temps de deviner.
- Coquin. Allons, j’avais déjà ouvert une bouteille de blanc, je t’en sers une coupe?
- Volontiers.

Elle fait jouer du Ella Fitzgerald, elle chante quelques lignes dans un anglais moyen, candidement, comme une fillette.

- Ça se passe comment au bureau?
- Oh, c’est tranquille. Recherche et développement, tu sais comment c’est.
- Par chez nous, c’est la folie.

Marianne a quitté la compagnie pour laquelle je travaille, il y a bientôt un an, pour offrir ses services à un cabinet d’avocats sans réputation mais qui lui a proposé des conditions inégalables. Je lui demande si elle y est heureuse, elle dit oui, si elle a de jolis collègues, elle dit oui, si elle a sorti avec l’un d’eux, elle dit « non, ils ont tous peur de moi », je m’esclaffe, lui réponds qu’il y a de quoi avoir peur, avec sa personnalité de chef d’état, son corps d’Hélène de Troie, et ses tailleurs sexys à mener Viagra en banqueroute. Elle écrase du fromage sur un craquelin, l’apporte à ma bouche en se mordant le bout de la langue dans un demi-sourire. Une mèche de cheveux tombe sur son visage. Je souffle doucement pour la renvoyer, elle plisse le nez, se dégage.

J’ouvre la bouteille de rouge pendant qu’elle sert dans deux assiettes des portions inégales du sauté aux crevettes de la Nouvelle-Orléans qu’elle a préparé. Le soleil de sept heures est d’or, et je la convaincs de manger sous ces précieux rayons, sur son balcon. Nos économisons nos paroles. J’adore ça chez elle; rarement les mots sont superflus, des silences décorés de regards simples, de contemplations partagées. Elle se remémore cette fois à Philadelphie où nous avions bu du cognac toute la nuit au Bar Noir et que nous avions manqué l’avion, le lendemain. « Je croyais qu’on se ferait virer, tu disais t’en fais pas, le patron est en Allemagne. J’avais mal au cœur, tu m’obligeais à boire de l’eau. Même à midi, le décollage avait été pénible. »

- Il n’y a plus de musique, Marie, je vais mettre ton disque d’Astrud Gilberto, ça te va?
- Absolument. Je peux ouvrir mon cadeau? Je meurs de curiosité.
- Je vais le ramener.

Je m’éclipse, repère le disque et en le plaçant dans le lecteur, je m’arrête quelques secondes sur la photo de ses deux sœurs, aussi jolies que Marianne, je m’empare du paquet, revient sur le balcon. Elle est au téléphone, planifie avec sa meilleure amie son vendredi soir. Elles iront danser, elles iront séduire, réussiront. Elle raccroche, ciao bella. Je lui remets le cadeau que j’avais emballé moi-même.

- Bonne fête, ô ma Reine.
- Alors, je crois que j’ai deviné : ça doit être euh… ah je ne sais pas. (Rires)
- Ouvre-le, Marianne, lui dis-je avant de prendre une gorgée de vin.

Elle déballe le paquet, reconnaît le nom de la compagnie sur la boîte, me regarde d’un œil-mitraillette et d’un sourire mesquin. Elle se lève, elle s’approche, me mord le lobe de l’oreille. Je reviens. Elle disparaît dans sa chambre en larguant derrière elle la boîte et les papiers de soie. Je ramène les assiettes à la cuisine, j’entre la bouteille, les coupes, je m’assois dans son sofa de cuir.
Marianne sort de sa chambre et je crois manquer de sang au cerveau. Le négligé vermillon lui va comme écorce à son arbre, simple et efficace. Elle s’avance vers moi, lentement, presque timide.

- C’est superbe, Angélus, merci!
- C’est toi qui es sublime, Marianne. J’adore te donner des cadeaux déplacés.

Elle s’approche, elle veut que je la touche. Je pose mes mains sur ses hanches, elle enfouit ses doigts dans mes cheveux. Je soulève le tissu, embrasse son nombril, je promène discrètement mes mains jusqu’à ses cuisses, les siennes rejoignent mon dos. Elle me repousse dans le divan, s’impose par-dessus moi, les rebords de son sexe exposés, juste au-dessus de mon érection, et j’y devine une tiédeur délicieuse. Je l’enlace fermement, et je baise langoureusement la chair de ses seins que le corsage laisse dévoilée, en sortant un tout petit peu la langue pour la mouiller de ma salive. Elle porte sa main à mon cou et me dégage violemment, en m’écrasant la tête dans le cuir du canapé; cela la fait rire et moi raidir. Elle fait descendre ses mains sur mon torse, défait le nœud de ma cravate, ouvre ma chemise, descend plus bas, jusqu’à la fermeture éclair de mon pantalon gonflé. J’enroule deux doigts dans ses cheveux, et la tire vers moi, reprenant le contrôle.

- C’est ta fête, mignonne, pas la mienne.

Je la fait basculer sur le divan et j’écarte ses jambes. Je soulève ses pieds, j’embrasse ses talons en observant avec convoitise la pente de peau qui mène à son sexe mouillé et je la descends de mes lèvres, baisant et léchant chaque centimètre. Je dévore le tissu empreint d’humidité; elle gémit, ses lèvres forment un O presque parfait. Ma faim n’a plus de patience, j’écarte le satin, je la goûte de toutes mes papilles, en lui offrant ma langue toute entière, léchant de la base au pinacle. Jamais elle n’avait mieux chanté.

Un bruit, dans l’entrée. La porte. Des clés.

Marianne rouvre les yeux, comme une biche surprise, se sauve en vitesse. Je me relève, je cours à la cuisine, les genoux endoloris, la bouche crémeuse.

- Allo la sœur! C’est moi! T’es où?

Elle débouche dans la cuisine avec un sac-cadeau dans les mains, je suis en train d’écraser la bouteille de détergent à vaisselle pour en extirper les dernières gouttes, provoquant des sons disgracieux.

- Oh, salut?
- Salut, je suis Angélus. Marianne est dans sa chambre. Enchanté. Je… vous ai vue sur la photo.

Je pointe la photo en question. Elle repère plutôt la boîte du magasin de lingerie, les papiers de soie laissés négligemment sur le plancher du couloir, le bouton de ma chemise.

- Enchantée. Amélie. Jolie cravate.

Je lui fais l’accolade d’usage en me questionnant sur mon haleine.

vendredi 4 septembre 2009

Sophie et la lingerie

Je ne me suis jamais gêné, contrairement à beaucoup de gars, dans les magasins de lingerie. Au contraire, je m’y sens presque à la maison. C'est toujours dix fois mieux que les Toys'R'Us quand j'étais môme. J'y arrête parfois même sans avoir l'intention d'acheter quoique ce soit, juste pour m'imaginer les vendeuses dans leurs produits, pour toucher les tissus des petites culottes, pour observer les femmes m’examiner, en pleine contemplation, et me demander ce qu'elles pensent d'un type qui flâne dans un magasin de lingerie.

Cette fois-là cependant, j'avais en tête d'acheter pour l'anniversaire d'une ex-collègue de travail avec qui j'avais partagé des dizaines de chambres d'hôtel (bien que nous en louassions toujours deux pour ne pas semer le doute chez les comptables), un négligé en satin vermillon. J'avais donc l'esprit traversé de souvenirs de peaux roses, d'haleines haletantes, d'humidité et de lèvres lorsque, par une coïncidence inouïe, j'aperçus dans l'étalage des pyjamas celle qui s’était offerte à moi en esclavage (littéralement), quelques semaines plutôt, Sophie. Elle ne se doutait pas encore de ma présence, et j’en profitai pour lui faire une surprise. Je contournai les déshabillés, passai devant les désirables jeunes caissières qui espéraient que je transige, avec leurs grands sourires de cégépiennes, et par derrière je posai mes mains sur ses épaules.

Malaise.

- Oh, hé, je… qu’est ce que tu fais ici? me demanda-t-elle nerveusement.
- Je magasine.
- Tu… trouves ce que tu cherches?
- Oui, mais j’aurais acheté tout le magasin et les caissières avec. Et toi? Tu trouves de quoi être confortable?

Elle brandit sous mes yeux l’affreux pyjama de flanelle qu’elle semblait avoir choisi.

- Tu en dis quoi?
- Oh, mais ça doit être confortable.
- Ça doit.

Elle détourna les yeux, enfonça ses mains dans les autres pyjamas.

- Écoute, Sophie, ne faisons pas comme si nous ne nous étions jamais envoyé ces courriels, tu veux?
- Ouais, non… j’veux dire, j’assume tu sais.
- Tu cherches toujours? Un maître, je veux dire?

Elle vérifia que nous n’étions pas entendus par des oreilles indiscrètes.

- Je ne sais pas, peut-être.
- T’as déjà eu du bon sexe, Sophie? Du vrai bon sexe, je veux dire.
- J’imagine que oui?
- Tu imagines…

De toute évidence, jamais on ne l’avait prise par la gorge, jamais on ne l’avait soumise, ou encore jamais elle n’avait osé dominer, jamais elle n’avait giflé, ni même griffé la chair d’un mâle.

- T’as le temps pour un café?
- Ouais.
- Je t’offre le pyjama.

Je payai la facture à Chloée, la caissière en formation, pendant qu’Adèle, sa collègue ainée, fourrait dans deux sacs mes achats, sans ménager ses sourires ni ses manières aguichantes, et je remis celui qui contenait le pyjama à Sophie qui me remercia sans cacher sa gêne.

Elle commanda un capuccino, moi un café des plus ordinaires. Elle s’ouvrit à moi facilement, comme dans sa lettre, exposa ses échecs, ses déceptions, ses passions, aussi. Elle faisait du slam tous les jeudis dans un bar que j’avais fréquenté souvent début vingtaine où ils faisaient jouer Arthur H. Naturelle, elle gagnait en beauté, comme toutes les femmes. La crainte du regard erroné de l’autre s’effaçait des traits de son visage, son discours devenait plus fluide, et surtout beaucoup plus intéressant. Elle m’invita à aller l’écouter, jeudi dans deux semaines, et j’acceptai, surtout pour lui faire plaisir, à elle qui plus que tout avait besoin de reconnaissance, par altruisme, surement pas par amour du slam. Elle me montra les tatouages qu’elle avait au-dessus du sein droit (un chapeau à plumes) et sur la hanche (un troubadour). Je lui montrai ma cicatrice au cou (un accident de pêche). On se moqua l’un de l’autre. On se demanda comment allait Julie, si elle avait finalement fait tuer son outre-mangeur de chat, si Philippe avait eu son visa pour l’Argentine.

Je devais partir, j’avais un cadeau à offrir et je le lui dis.

- Alors, on se voit jeudi?
- Oui, j’y serai, à moins d’une urgence.

Son sourire mourut immédiatement et totalement lorsque, en me levant, ses yeux se posèrent sur le sac du magasin de lingerie que j’emportais. Soulagement.

mercredi 2 septembre 2009

Le plus délicieux des mensonges

J’avais été convié au vernissage d’un ami de longue date et je lui avais demandé de m’accompagner. Elle s’était parée de ses plus beaux atours, portait une robe exceptionnelle qui enserrait sa taille d’un soyeux tissu carmin et laissait imaginer des seins de nymphe; s’était maquillée avec minutie et modération et s’appliquait à se déplacer avec la grâce des aristocrates. Nous étions arrivés déjà un peu échaudés, grâce à une bouteille de vin rouge du Château de Chamirey que nous avions partagée pendant le repas, dans un restaurant respectable, à quelques coins de rues de la galerie où se déroulait l’événement. Il n’y avait pas foule, mais une poignée de gens distingués avaient accepté l’invitation. Nous fûmes accueillis par l’artiste; il était fier – avec raison, et il nous offrit à chacun une coupe de champagne. Nous lui offrîmes toutes nos félicitations, puis il s’excusa et nous le perdîmes au profit d’une journaliste, une amie à lui, avec qui il avait tout intérêt à discuter de ses démarches.

Nous contemplâmes ses œuvres d’intérêt mineur, tout en saluant des connaissances que nous avions perdues de vue depuis des années et dont l’existence nous importait peu, sinon pas. Nous commentions sur ces femmes saoules, sur ces hommes dont le charme n’opérait pas tel qu’escompté, nous pouffions de rire en apercevant ces imbéciles s’empoigner le menton, raidir les lèvres et hocher de la tête devant des détails imaginés : « Il y a définitivement, par là, où le bleu et le rose se rencontrent, une silhouette, oui, j’y vois un homme et là, peut-être, euh, une femme. La symbiose des sexes, pourrait-on dire, hmm?»

Elle me fit un regard aguichant en annonçant qu’elle devait trouver les toilettes, mais je préférai feindre de l’ignorer, ce qui avait pour effet, je le savais, d’éveiller en elle un déluge d’envies inexprimables en public. Je me concentrai sur une toile qui avait plus de potentiel que les autres et lorsqu’elle revint, je lui en fis la remarque, mais elle ne s’y intéressa aucunement, s’approcha sauvagement, saisit ma ceinture, respira mon parfum tout près de mon cou et me chuchota à l’oreille: « Quittons, tu veux? »

J’avais baisé cette femme pour la première fois alors qu’elle avait dix-neuf ans, dans la piscine de ses parents, juste en tassant son bikini, sous l’eau, et je me rappelais encore cet ébat lorsque je me sentais seul. Elle s’était ensuite mariée, s’était divorcée quatre ans plus tard; alors nous nous étions revus par hasard pendant que je renégociais mon contrat de téléphone mobile et nous avions encore joui ensemble. Nous avions l’un pour l’autre des sentiments partagés entre une amitié décente et de vifs désirs charnels – souvent bonifiés par un taux d’alcoolémie juste suffisant pour s’empêcher de quitter en voiture. Pendant des mois nous ne nous voyions pas, puis elle m’appelait ou je l’appelais et à nouveau nous tombions l’un pour l’autre pendant une nuit, parfois deux.

Elle insista pour que je l’amenasse chez moi et c’est ce que nous fîmes, afin d’éviter la présence importune d’une amie qu’elle hébergeait après que la pauvre se soit fait marteler la tête sur le sol par son barbare de mari. Pendant que je manipulais gauchement mes clés afin d’ouvrir la porte, elle glissa sa main entre mes jambes et rejoignit mon sexe déjà gonflé. Nous fîmes éruption dans le loft comme deux éperdus et nous nous retrouvâmes, moi sur le dos, elle par-dessus moi, sur mon gigantesque lit, souriants, conscients du moment le plus heureux de notre semaine.

- Angélus, ne sommes nous peut-être pas faits l’un pour l’autre?

Sa question résonna comme une timbale, provoqua l’image d’une armée aux portes de la forteresse.

- Il me semble qu’à tout le moins ce soir, nous le sommes, non?
- Je veux dire…

Elle mit ses deux mains sur mon collet.

- Oh, Alexia, vraiment? Tu penses à cela?
- Je ne sais pas, des fois… Je… Je ne sais pas! Pas toi, jamais?

J’étais attendri. Il me vint brièvement à l’esprit l’idée de lui mentir et de lui dire oui Alexia, nous sommes faits l’un pour l’autre, j’ai envie que jamais tu ne me quittes, jamais nous ne flétrirons, toujours aussi intensément nous baiserons.

- Je t’adore Alexia, on passe du temps incroyable ensemble, mais tu me connais, je ne suis pas comme ça, ce n’est pas ce que je veux. Je crois que j’ai toujours été super clair.
- Ah, je sais, Angélus, je suis juste saoule, je crois, et je passe tellement du bon temps, je voudrais que ça dure toujours.
- Rien ne dure toujours et c’est pour ça que c’est si bon.
- T’as toujours raison, tu m’écœures, salaud!

Elle me gifla presque gentiment. Je la retournai, je l’embrassai et nous fîmes l’amour, doucement, comme si nous avions été deux vierges. Nous le fîmes avec un amour réel, avec une volonté de s’inscrire dans l’éternité, de prolonger le corridor de notre bien-être vers l’infini. Le plus délicieux des mensonges. La plus viscérale des illusions. L’amour immortel au-delà d’une nature éphémère. La plaisanterie par quoi tout est.

Je me sentais donc comme l’ange de la mort, sous le rayon du soleil matinal, en lui annonçant que cette fois avait été la dernière, que jamais nos corps bouilleraient ensemble à nouveau, que jamais nos esprits encore s’immoleraient à la musique du Mâyâ. Elle m’accusa dans des coulées de Rimmel de craindre l’avenir, de fuir l’amour, à quoi je plaidai que j’étais plutôt éternellement amoureux du présent et de tout ce qui y passait. Je lui offrais de ne pas se transpercer le cœur de mirages, elle me disait « blesse-moi ». J’étais pour elle un déserteur et un lâche, mais pour moi-même, j’étais le soldat au combat pour ne pas répudier l’essence du monde, momentané et aléatoire, et je perpétuais le difficile sacrifice de ne jamais mentir, ni à moi-même ni aux aimés, sur la nature de la perpétuité : illusoire et félonne. Victoire amère, mais victoire nécessaire dans ma poursuite du merveilleux, du beau et du vrai. Le mensonge est délicieux, mais il impose à l’esprit des cataractes qui amoindrissent la volupté d’être en vie avec extravagance et spontanéité, libre et fou, jeune jusque dans la tombe.

- Ce n’est pas toi que je repousse, Alexia, c’est cette vibration en toi, celle qui pour la première fois devant moi t’arrache des larmes lorsque je dis je t’aime mais laisse-moi.