C’est un bar minable sur une rue minable dans une ville minable, entre une pizzeria et un salon de tatouage - minable. Dans quelques heures, le bar se transformera pour quelques-uns en temple sacré où s’opérera la plus grande des magies.
J’arrive tôt, il est dix-sept heures, et pour l’instant, les seuls clients sont des retraités, ou en tout cas, ils sont à la veille de l’être. Je branche les amplis, les guitares, le clavier, je visse les cymbales. La serveuse du 5 à 7 vient me voir. Elle a un visage jeune et fougueux, des fesses bien enveloppées dans ses shorts en jeans, un sourire naïf. Elle m’apporte tel que demandé un Glenlivet sans glace avec un regard qui en dit long sur ce qu’elle me ferait, s’en retourne sur la terrasse.
Tests de son. Je me positionne à divers endroits, je fais des signes avec le pouce; plus fort, moins fort. Kick kick kick, snare, snare, hat. Le propriétaire n’en peut plus. Il dit aux gars du band de se la fermer, que les clients du 5 à 7 ont droit à un peu de calme. On se querelle, à peine poliment. Quand le proprio lâche prise, on se moque de lui dans son dos.
Je suis assis sur un banc, en écoutant les musiciens se réchauffer. Une dame, dans la soixantaine, vient me demander: "Ça sonne comme quoi, le show, ce soir? Metallica, Guns N'Roses?" "Comme rien que vous pourriez tolérer plus de cinq secondes, madame." Elle est saoule, et quand les musiciens testent leur instrument, elle fredonne la guitare de "Smoke on the Water" en tapant d'une main sur sa cuisse, mettant sans subtilité l'autre sur ma cuisse. Je me dégage aussitôt, je regarde un ami et je lui fais un sourire pincé qui veut clairement dire "hostie de fatiguante".
Après avoir mangé dans le plus petit Mike’s du monde, retour au bar, ce temple au dieu du Misérabilisme. Un pichet. Puis un autre, en attendant. Un type se faufile derrière le bar, et chuchote à la serveuse. Il a de vieilles mèches qui furent rouges mais étaient maintenant roses. Son visage est orné de métal en quelques endroits. Sa laideur est exemplaire. Il sort un flacon de pilules, retire avec son pouce le bouchon, le tapote sur sa main, en soutire deux comprimés puis les glisse dans la poche de la serveuse.
Peu à peu le bar se remplit. Ils ont entre seize et quarante ans. Ils sont habillés sombrement, ils sourient avec modération, se commandent des grosses Ex. L’un d’eux n’a pas de chandail, porte avec fierté un chapeau de cowboy de piètre qualité, des verres fumées passées de mode, il sourit avec défiance, avec mépris. Un autre porte un chandail sur lequel on peut lire « I fucked and killed your girlfriend ». Une fille s’est accoutrée de cuir reluisant et s’est fait des tresses qui descendent comme deux serpents près de ses seins.
De la fumée envahit le bar. Le band va bientôt apparaître. The Ceremony is about to begin, c’est Jim Morrison qui disait ça. Pendant un instant, on ne perçoit que des lueurs rouges, bleues, vertes. De l’orgue. Une voix annonce la démission de Dieu et l’annihilation de son agneau. Puis, les quatre musiciens sortent de nulle part, empoignent leurs instruments. Ils portent des habits funéraires troués, sales, maculés de ketchup; ils ont le visage enduit de pigment blanchâtre, les yeux et la bouche noircis, les dents pourries. « Nous sommes Les Damnés pis on sort de la terre! ». Le carnage s’ensuit. Des cris impossibles, des regards maladifs, un ouragan de son déchire la ville minable et dévoile l’Abysse.
Le cowboy et quelques acolytes se déchaînent, devant les morts-vivants en colère. Ils font de grands gestes, se dépossèdent de leur propre esprit et s’agitent de plus en plus frénétiquement. Le cowboy ne s’arrête que pour engloutir un demi-litre de bière à la fois. « Excusez-nous si y’a des erreurs, on est enterré depuis 10 ans. La prochaine toune s’appelle L’éveil brutal du mal ».
En adoration, les apôtres de ce culte temporaire s’agenouillent, lève les mains vers les guitares, font tourner leur tignasse comme des éoliennes sensées produire une énergie invisible, pourtant palpable. Ils tournent en rond, se bousculant, parfois violemment, ferment les yeux, rugissent. En périphérie, des spectateurs se tiennent fermement, un pied devant l’autre, et repoussent dans la tempête de viande humaine ceux qui s’en écartent par maladresse. Vers l’arrière du bar, les clients sont immobiles, hypnotisés, paralysés par ce flux sonore qui entre dans l’oreille, se rend au cerveau et se saisit de tout espace. « Y’en as-tu qui ont déjà rêvés qu’ils étaient morts? Ben moé j’tais mort pour de vrai ». Le maquillage du chanteur dégoulinait sur sa guitare. Lorsque sa bouche ouvrait, des filaments d’un mélange salive-peinture donnaient l’impression que son visage était en train de fondre.
Le cowboy et un autre apôtre sont maintenant au sol, fusionnés tels deux roulés suisses à la chaleur, par je ne sais trop quelle circonstance. Ils se relèvent, puis se laissent tomber, faisant d’eux des hybrides Hulk Hogan-Lestat le Vampire-Johnny Knoxville. Une fille a déchiré sa camisole et ses seins nus changent de couleurs avec les projecteurs, ballotent dans le chaos des fréquences, magnétisant les regards.
Dernière toune. « La cérémonie tire à sa fin. On retourne sous terre! ». Ils électrisent à nouveau toutes les ondes du « temple ». Les adorations se poursuivent, atteignant leur apogée. Saoulés de distorsion et de bière, leur transe les amène à se plier le corps en deux et à se le déplier à une vitesse prodigieuse. Lorsque la guitare et la basse laisse tout l’espace musical au clavier, les adorateurs s’étirent, lèvent les bras au ciel, font exploser leurs chakras un par un. Puis, au retour en force des cordes, ils replongent dans une sombre danse, à la recherche de leur âme qui flotte quelque part dans les lueurs multicolores.
Les musiciens déposent leurs instruments et quittent immédiatement la scène, le bar, la ville; ils retournent "sous terre". Le silence. Le retour du grand vide : le cowboy retrouve sa personne, prend conscience de son mal de cœur, son mal d’âme, la fille cherche à se couvrir les seins, l’un se découvre une douleur à l’épaule et l’autre essuie le sang qui coule d’une égratignure à la poitrine. Eux aussi disparaissent, dans la cour arrière du bar, à l’arrière d’un camion où ils vont à l’écart expier leur infamie.
Je débranche les pédales, les amplis, je roule les câbles. Je me commande un sixième Glenlivet. J’écoute les commentaires émaner naturellement des témoins. « C’est qui ces malades là? ».
Vers quatre heures du matin, me voilà sur la charmante terrasse arrière d’un semi-détaché d’un quartier respectable d’une banlieue de Montréal, grillant un petit joint de fin de veillée. Des jolis pots de fleur, une fontaine, un spa, deux chats, un char de l’année. A l’entrée, une carte d’identité de fonctionnaire, un album-photo du dernier voyage au Maroc, un avis aux abonnés du Châtelaine, un portable sur la recharge. Dans la laveuse frontale, un costume de mort-vivant tourne, tourne, tourne et me rappelle les cheveux des adulateurs qui tournaient, tournaient, tournaient et qui maintenant dorment, dorment, dorment comme des enfants.
All the pigs are all lined up
I give you all that you want
Take the skin and peel it back
Now doesn’t that make you feel better?
The pigs have won tonight
Now they can all sleep soundly
And everything is all right
-Trent Reznor, “March of the Pigs”
lundi 17 août 2009
jeudi 13 août 2009
Déclarons-nous la guerre!
Je m’imagine en 1898, en train de m’emboucaner d’opium dans un endroit crade de Londres ou encore la tête dans une guillotine, en 1780, accusé de haute trahison contre Louis XVI.
Ah, et aussi parfois, je m’imagine dans l’avenir, sur un yacht dans le Pacifique, entouré de mafieux indonésiens et de putes thaïlandaises, buvant un martini au kiwi et donnant des ordres ridicules. « Lancez-moi cette pute à la mer! Si elle flotte, c’est une sorcière! »
Et puis là, paf, retour au présent. L’écran d’ordi. Les collègues qui pitonnent dans le bureau d’à côté. J’arrête la Grosse Fugue de Beethoven qui est à la veille de me faire péter les plombs, je prends 5 minutes à choisir dans mon interminable liste d’artistes; allons-y pour Clark – ça torche à fond (c’est dégeu dit de même) et ça réussit à m’extirper totalement du quatuor pour fax, brocheuse, étampe et imprimante.
Là, ils sont tous partis dîner au resto, mes collègues. Ils rient à dix des conneries qu’ils n’auraient jamais ris à deux et disent « hmmm, c’est bon, hein, tu as pris quoi, toi? ». Moi, tout seul à manger du pain naan et du poulet au beurre sur mon nuage douillet, je lis vos blogues en espérant que l’un d’entre vous aboutisse dans ce bureau à temps plein, qu’il y ait un peu d’excentricité par ici.
Y’a une collègue que j’aimais bien qui a déserté vendredi dernier. J’attends avec impatience que quelqu’un emménage dans son ancien bureau, juste en face du mien. J’ose espérer qu’ensemble on pourra se moquer de la madame trop et mal maquillée, qu’on pourra s’entendre qu’il n’y a pas de bonheur, seulement des joies éphémères, quelqu’un qui ne me citera pas Homer Simpson. Quelqu’un de désillusionné. Une personne vraie qui n’aurait pas peur d’aller s’emboucaner d’opium, en 1898, à Londres ou d’aller faire de l’ayahuasca dans la jungle?
Des fois je me demande si c’est pas juste moi qui est totalement à côté. Tout d’un coup que mes collègues sont en réalité tous bien plus fuckés que moi?
Y’a tu quelqu’un qui peut me montrer comment faire pour se déstabiliser dans un milieu aussi calme qu’une garde-robe de père-noël? C’est comme si j’étais un marin qui cours après les tempêtes. J’pense que la paix m’emmerde.
On se déclare la guerre, quelqu’un?
Ah, et aussi parfois, je m’imagine dans l’avenir, sur un yacht dans le Pacifique, entouré de mafieux indonésiens et de putes thaïlandaises, buvant un martini au kiwi et donnant des ordres ridicules. « Lancez-moi cette pute à la mer! Si elle flotte, c’est une sorcière! »
Et puis là, paf, retour au présent. L’écran d’ordi. Les collègues qui pitonnent dans le bureau d’à côté. J’arrête la Grosse Fugue de Beethoven qui est à la veille de me faire péter les plombs, je prends 5 minutes à choisir dans mon interminable liste d’artistes; allons-y pour Clark – ça torche à fond (c’est dégeu dit de même) et ça réussit à m’extirper totalement du quatuor pour fax, brocheuse, étampe et imprimante.
Là, ils sont tous partis dîner au resto, mes collègues. Ils rient à dix des conneries qu’ils n’auraient jamais ris à deux et disent « hmmm, c’est bon, hein, tu as pris quoi, toi? ». Moi, tout seul à manger du pain naan et du poulet au beurre sur mon nuage douillet, je lis vos blogues en espérant que l’un d’entre vous aboutisse dans ce bureau à temps plein, qu’il y ait un peu d’excentricité par ici.
Y’a une collègue que j’aimais bien qui a déserté vendredi dernier. J’attends avec impatience que quelqu’un emménage dans son ancien bureau, juste en face du mien. J’ose espérer qu’ensemble on pourra se moquer de la madame trop et mal maquillée, qu’on pourra s’entendre qu’il n’y a pas de bonheur, seulement des joies éphémères, quelqu’un qui ne me citera pas Homer Simpson. Quelqu’un de désillusionné. Une personne vraie qui n’aurait pas peur d’aller s’emboucaner d’opium, en 1898, à Londres ou d’aller faire de l’ayahuasca dans la jungle?
Des fois je me demande si c’est pas juste moi qui est totalement à côté. Tout d’un coup que mes collègues sont en réalité tous bien plus fuckés que moi?
Y’a tu quelqu’un qui peut me montrer comment faire pour se déstabiliser dans un milieu aussi calme qu’une garde-robe de père-noël? C’est comme si j’étais un marin qui cours après les tempêtes. J’pense que la paix m’emmerde.
On se déclare la guerre, quelqu’un?
mercredi 12 août 2009
La gorge d'Amanda
Dehors, l’orage, le vent, du gris partout, pas d’étoiles, une petite nuit parfaite pour se défoncer. Encore un verre de scotch. Je m'étais saoulé comme ça toute la semaine en écrivant des nouvelles terribles, en fumant du haschisch marocain, en écoutant du Satie ad nauseam.
J’avais tout juste repris contact avec Amanda. «Salut Amanda, je suis seul depuis trop longtemps. Si tu veux allumer ta webcam, ça me ferait du bien de te voir.» Amanda vivait en Floride, à Miami je crois, mais venait de St. Augustine. Elle était d'une intelligence cinglante et se disait membre de la société MENSA, ce qui était facile à croire. Elle faisait des phrases complètes qui commençaient par une lettre majuscule et se terminaient par un point, même dans Messenger.
On s’était contactés pour la première fois sur un forum de black metal. Mon accent français la faisait craquer. Elle ne jouissait que si on l’étouffait jusqu’à voir des étoiles, avec un oreiller, ou idéalement avec les mains. Une fois, j’avais vu des bleus dans son cou. Aussi, j’avais rêvé que je la tuais, à moitié par accident, en lui disant « salope ». Quand je lui avais dit, elle avait rit et m’avait dit « tu sais bien que je te tuerais bien avant ».
-Alors, ça fait quoi, six mois, un an?
-Je ne sais plus. Je m’en balance. Je suis content de te voir.
-Dis pas ça, t’es pathétique.
-Bon alors fait chier de te revoir, j’te croyais morte.
-Pffffaaah! Pas changé.
-Toujours aussi drogué.
En moins de vingt minutes, elle exhibait ses seins blancs, se léchait les doigts, se touchait par dessus - et plus tard en dessous et puis sans - sa petite culotte. Je devais être ferme, m’adresser à elle avec dureté, sinon avec cruauté, à défaut de quoi elle feignait ne pas m’entendre et finissait par carrément se fâcher, me traiter de mou et elle fermait sa webcam et se mettait hors-ligne. Alors je lui lançais des insultes à la gueule, ça me faisait à moitié marrer, à moitié bander.
-Tu vois toujours ton… ton maître?
-Oui, je l’ai revu le weekend dernier.
-Et ton copain?
-Ça va.
Puis, elle avait déclaré que sa coloc était arrivée, qu’elle devait quitter, qu’elle devait étudier. Amanda has logged off.
Amanda se déshabille quand on sait lui demander, et en ponctuant bien de remarques injurieuses, elle ira jusqu'à se faire jouir. Elle exige de ses partenaires qu'ils soient irascibles, qu'ils la prennent violemment, qu'ils lui serrent la gorge fort, très fort. Un soir, je l’avais avertie: Amanda, quelqu'un va finir par te tuer. Elle m’avait répondu bizarrement qu’il n’y avait que moi pour s’imaginer cela, peut-être parce que j’en avais rêvé. Amanda ne jouit qu’à proximité de la mort; lorsque son esprit n’a plus d’emprise, son corps explose. L’égo doit d’abord être bafoué, violenté, réduit à néant, puis son corps mené aux portes de l’existence. C’est alors que son sexe renouvelle tout son être, dans un éclat incroyable qui la fait crier jusqu’au Canada.
En bout de ligne, seul avec ma pipe à haschich et le piano de Satie, avec mon fond d’écran et mes clics compulsifs, c’est moi qui avais joué le rôle instrumental et c’est comme si toute cette violence, toutes ces insultes, m’avaient été redirigées en pleine gueule. Pourtant, je sentais le besoin de dire merci.
J’avais tout juste repris contact avec Amanda. «Salut Amanda, je suis seul depuis trop longtemps. Si tu veux allumer ta webcam, ça me ferait du bien de te voir.» Amanda vivait en Floride, à Miami je crois, mais venait de St. Augustine. Elle était d'une intelligence cinglante et se disait membre de la société MENSA, ce qui était facile à croire. Elle faisait des phrases complètes qui commençaient par une lettre majuscule et se terminaient par un point, même dans Messenger.
On s’était contactés pour la première fois sur un forum de black metal. Mon accent français la faisait craquer. Elle ne jouissait que si on l’étouffait jusqu’à voir des étoiles, avec un oreiller, ou idéalement avec les mains. Une fois, j’avais vu des bleus dans son cou. Aussi, j’avais rêvé que je la tuais, à moitié par accident, en lui disant « salope ». Quand je lui avais dit, elle avait rit et m’avait dit « tu sais bien que je te tuerais bien avant ».
-Alors, ça fait quoi, six mois, un an?
-Je ne sais plus. Je m’en balance. Je suis content de te voir.
-Dis pas ça, t’es pathétique.
-Bon alors fait chier de te revoir, j’te croyais morte.
-Pffffaaah! Pas changé.
-Toujours aussi drogué.
En moins de vingt minutes, elle exhibait ses seins blancs, se léchait les doigts, se touchait par dessus - et plus tard en dessous et puis sans - sa petite culotte. Je devais être ferme, m’adresser à elle avec dureté, sinon avec cruauté, à défaut de quoi elle feignait ne pas m’entendre et finissait par carrément se fâcher, me traiter de mou et elle fermait sa webcam et se mettait hors-ligne. Alors je lui lançais des insultes à la gueule, ça me faisait à moitié marrer, à moitié bander.
-Tu vois toujours ton… ton maître?
-Oui, je l’ai revu le weekend dernier.
-Et ton copain?
-Ça va.
Puis, elle avait déclaré que sa coloc était arrivée, qu’elle devait quitter, qu’elle devait étudier. Amanda has logged off.
Amanda se déshabille quand on sait lui demander, et en ponctuant bien de remarques injurieuses, elle ira jusqu'à se faire jouir. Elle exige de ses partenaires qu'ils soient irascibles, qu'ils la prennent violemment, qu'ils lui serrent la gorge fort, très fort. Un soir, je l’avais avertie: Amanda, quelqu'un va finir par te tuer. Elle m’avait répondu bizarrement qu’il n’y avait que moi pour s’imaginer cela, peut-être parce que j’en avais rêvé. Amanda ne jouit qu’à proximité de la mort; lorsque son esprit n’a plus d’emprise, son corps explose. L’égo doit d’abord être bafoué, violenté, réduit à néant, puis son corps mené aux portes de l’existence. C’est alors que son sexe renouvelle tout son être, dans un éclat incroyable qui la fait crier jusqu’au Canada.
En bout de ligne, seul avec ma pipe à haschich et le piano de Satie, avec mon fond d’écran et mes clics compulsifs, c’est moi qui avais joué le rôle instrumental et c’est comme si toute cette violence, toutes ces insultes, m’avaient été redirigées en pleine gueule. Pourtant, je sentais le besoin de dire merci.
jeudi 6 août 2009
La lettre de S.
J’ai reçu cette lettre, récemment, et je n'ai toujours pas répondu:
Monsieur Angélus,
Je prends la peine de vous écrire mais seule votre réponse saura me dire si je regretterai d’avoir appuyé sur « envoi » - ou peut-être ne le regretterai-je jamais. Il me semble, selon ce que j’ai pu observer et lire de vous, que vous serez sans doute ouvert à mon inhabituelle proposition.
Voilà, je m’appelle S., je rencontre le profil de l’artiste irréalisée, de la marginale qui ne trouve nid sur aucune branche que l’on a pu lui présenter. Je me répands en poèmes, en toiles immenses et en carnets noircis de joies éphémères et de haines persistantes. L’expérience de l’université m’a profondément traumatisée, analogue dans mon esprit à celle d’un camp de concentration de l’esprit ou le dogme n’est pas tellement moins présent qu’aux églises d’antan. Les étudiants étaient beaux, habillés trop cher, riaient de trop de choses. Je fréquentais des philosophes barbus, déprimants et moqueurs ou encore des geeks qui du vendredi au dimanche se recouvraient de peaux synthétiques et brandissaient des épées en duct tape. J’ai abandonné l’histoire de l’art très rapidement, dégoûtée par la prétention de celle-ci à comprendre vraiment l’art, à lui attribuer toutes sortes de motifs farfelus, à la décortiquer comme un cadavre.
Je n’ai jamais pu m’abaisser à tourner des boulettes sur un grill, ni à nettoyer des bureaux vides la nuit; j’étais absolument nulle dans les camps de jour avec les enfants, et présentement je ne trouve pas l’inspiration pour être assez convaincante dans les lignes d’appels érotiques. Bref, mon parcours professionnel, qui n’en est pas vraiment un, est un véritable marécage; le qualifier d’échec serait abusif, puisque pour échouer il faut d’abord entreprendre.
En ce qui concerne mes soi-disant talents artistiques, il faut dire qu’en ces années de talent surabondant, d’infinies tribunes et de partage maladif, tenter de pondre le neuf exige une profession de foi envers l’égo de l’artiste; et si par miracle il advient que cet égo soit capable d’authenticité réelle, ce à quoi j’aimerais croire, l’œuf risque tout de même de pourrir sur quelque canal YouTube, sur une page Myspace au design douteux. Être officiellement une artiste aujourd’hui, c’est surtout être bien entourée, connaître les bonnes personnes, les séduire d’une façon ou d’une autre. Autant faire carrière en politique. L’art ne m’a apporté qu’une façon de peut-être me séparer de moi-même, mais très certainement du monde. J’aurais dû être artiste il y a deux siècles. On m’aurait sûrement pendue, mais on trouverait mon nom dans le Robert des Noms Propres.
Je me dépeins peut-être un peu avec pessimisme, mais je suis mue par un amour sauvage de la vie, par un désir viscéral d’expériences, une envie de synthèses folles, mue par une conscience qui ne cherche qu’à exploser. Ne désespérez pas de ma condition comme tant de gens le font à m’entendre, mais pensez plutôt de moi comme d’une adolescente qui cherche toujours comment muer en femme, malgré mes trente-deux ans.
Ainsi, vous en venez à l’essentiel de cette lettre, là où vous aurez peut-être un rôle à jouer. Pourquoi vous? Lorsque je vous ai rencontré, lors de cette soirée de poésie soporifique, vous m’avez semblé être doté de beaucoup d’humanisme, n’avoir d’égo que lorsque votre prochain était dans l’erreur et j’ai eu au fond de l’âme le sentiment que vous sortiez d’une autre époque, voyageur dans le temps venu de la Chine des Tang ou des Zoulous de Chaka. Mes intuitions m’ont plus souvent trompées qu’elles ne m’ont menées à la gloire, mais lorsqu’elles se sont démontrées justes, elles rachetaient tous les écueils desquels elles m’avaient jetées. Je n’oserais pas dire que je vous connais, je suis sûre que vous avez vos monstres dans le placard et des qualités que je ne soupçonne pas, mais je n’aurais jamais lancé la question qui suit à quelqu’un que j’aurais connu.
Me prendriez-vous comme votre esclave, Monsieur Angélus? Je m’offre à vous, comme cela, à moitié parce que je supporte mal ma liberté, à moitié parce que je dois subsister. Vous me semblez un homme juste et bon, qui saurait assumer le lourd karma du maître, qui saurait conserver ma dignité tout en étant ferme sur ce à quoi je devrais user mon temps. Je ne demande ni salaire, ni même autre liberté que celle de pouvoir créer, ne serait-ce que quelques heures par semaine, par la peinture si vous le toléreriez, par l’écriture sinon. Je m’accommoderais du minimum, n’entraverais jamais votre vie privée, et obéirais avec zèle si en échange vous consentiriez à me nourrir, à me loger et à me tolérer. Je serais sous votre tutelle, et vous disposeriez de moi et de mon temps comme bon vous semble. Vous en tireriez des avantages évidents : vous emploieriez de vos temps libres à bon escient, et s’il vous vient l’envie de fonder une famille, je serais là pour la supporter, libérant vous-même, votre femme et vos enfants des menues tâches ménagère qui mangeraient autrement vos dimanches et vos soirs de semaine. Vous partiriez travailler et j’aurais préparé votre repas, j’aurais repassé vos vêtements, j’aurais même lacé vos souliers si vous l’exigeriez.
Vous demandez-vous ce qui me pousse à vouloir renoncer à ma liberté? Je vous répondrai franchement que s’il y a eu une époque pendant laquelle ma liberté m’était chère, celle-ci est définitivement révolue : je ne crois pas à la liberté. Je ne vois aucunement la différence entre tourner des boulettes, gémir au téléphone, et lacer vos souliers. Je ne m’imagine pas un travail qui ne me ferait pas sentir que je renonce à ma liberté d’une quelconque manière. De toute façon, je mettrais n’importe qui au défi de trouver nu consensus sur la nature de la liberté et dans trois mille ans, vous n’auriez pas achevé votre quête, parlez-en à Platon. La liberté, c’est l’illusion que nous faisons nos choix selon nos propres critères. L’avenir n’est pas un choix. L’avenir vient, toujours, avec son lot de conséquences imprévisibles, avec le bémol que vous n’aviez pas envisagé et qui ruine la mesure. Le temps est une chaîne qui ne me permet pas de rêver à la liberté sinon que par la mort. Et puisque je préfère pour l’instant la vie, il vaudrait probablement mieux pour moi d’assumer ma condition d’esclave.
Comment vous assurerez-vous de ma fidélité, étant donné l’impossibilité d’inscrire le statut d’esclave dans un cadre légal? J’ai pensé qu’il serait sans doute possible de vous déclarer à ma charge; je serais officiellement déficiente, incapable de me prendre en charge toute seule. Si je devais fuir, on me retrouverait sans doute, sans le sou, dans la rue, et on me ramènerait à vous. C’est peut-être une bien faible garantie mais sachez, Monsieur Angélus, que la profondeur de mon engagement envers vous dépasserait les lois, qu’elles soient civiles, morales, divines, voire cosmiques. Je me donnerais à vous et à votre famille jusqu’au bout des temps, à tout le moins jusqu’au bout du mien, ou du votre. Il vous serait bien sur possible de me congédier, dans l’éventualité ou vous jugeriez ma loyauté et mes services superflus; alors je quitterais et m’enfoncerait dans la jungle à la recherche d’un nouveau maître à qui m’offrir. L’ampleur de votre engagement envers moi n’aurait jamais à être comparable à la mienne. Vous seriez mon maître et moi votre esclave, vraiment.
Vous devez probablement mastiquer cette lettre avant d’en avaler convenablement le contenu sans vous étouffer, ce que je comprends parfaitement étant donné la portée de mon offre. Réfléchissez, mon cher Angélus, réfléchissez bien à ma proposition. Pensez aux avantages mais ne négligez pas les possibles désavantages. Imaginez-vous en train de me donner des ordres, de me corriger, de m’ignorer, en train d’expliquer qui je suis à vos voisins et amis. Vous voudrez probablement me rencontrer avant d’accepter, peut-être même avant de refuser, et sachez que n’importe quel moment sera le bon. Je suis déjà à votre entière disponibilité, encline à vous rencontrer à trois heures du matin si tel est votre désir. D’ici là, je patienterai, espérant que vous acceptiez, le cœur et l’âme vacants, parés à votre venue.
Infiniment vôtre,
S.
Monsieur Angélus,
Je prends la peine de vous écrire mais seule votre réponse saura me dire si je regretterai d’avoir appuyé sur « envoi » - ou peut-être ne le regretterai-je jamais. Il me semble, selon ce que j’ai pu observer et lire de vous, que vous serez sans doute ouvert à mon inhabituelle proposition.
Voilà, je m’appelle S., je rencontre le profil de l’artiste irréalisée, de la marginale qui ne trouve nid sur aucune branche que l’on a pu lui présenter. Je me répands en poèmes, en toiles immenses et en carnets noircis de joies éphémères et de haines persistantes. L’expérience de l’université m’a profondément traumatisée, analogue dans mon esprit à celle d’un camp de concentration de l’esprit ou le dogme n’est pas tellement moins présent qu’aux églises d’antan. Les étudiants étaient beaux, habillés trop cher, riaient de trop de choses. Je fréquentais des philosophes barbus, déprimants et moqueurs ou encore des geeks qui du vendredi au dimanche se recouvraient de peaux synthétiques et brandissaient des épées en duct tape. J’ai abandonné l’histoire de l’art très rapidement, dégoûtée par la prétention de celle-ci à comprendre vraiment l’art, à lui attribuer toutes sortes de motifs farfelus, à la décortiquer comme un cadavre.
Je n’ai jamais pu m’abaisser à tourner des boulettes sur un grill, ni à nettoyer des bureaux vides la nuit; j’étais absolument nulle dans les camps de jour avec les enfants, et présentement je ne trouve pas l’inspiration pour être assez convaincante dans les lignes d’appels érotiques. Bref, mon parcours professionnel, qui n’en est pas vraiment un, est un véritable marécage; le qualifier d’échec serait abusif, puisque pour échouer il faut d’abord entreprendre.
En ce qui concerne mes soi-disant talents artistiques, il faut dire qu’en ces années de talent surabondant, d’infinies tribunes et de partage maladif, tenter de pondre le neuf exige une profession de foi envers l’égo de l’artiste; et si par miracle il advient que cet égo soit capable d’authenticité réelle, ce à quoi j’aimerais croire, l’œuf risque tout de même de pourrir sur quelque canal YouTube, sur une page Myspace au design douteux. Être officiellement une artiste aujourd’hui, c’est surtout être bien entourée, connaître les bonnes personnes, les séduire d’une façon ou d’une autre. Autant faire carrière en politique. L’art ne m’a apporté qu’une façon de peut-être me séparer de moi-même, mais très certainement du monde. J’aurais dû être artiste il y a deux siècles. On m’aurait sûrement pendue, mais on trouverait mon nom dans le Robert des Noms Propres.
Je me dépeins peut-être un peu avec pessimisme, mais je suis mue par un amour sauvage de la vie, par un désir viscéral d’expériences, une envie de synthèses folles, mue par une conscience qui ne cherche qu’à exploser. Ne désespérez pas de ma condition comme tant de gens le font à m’entendre, mais pensez plutôt de moi comme d’une adolescente qui cherche toujours comment muer en femme, malgré mes trente-deux ans.
Ainsi, vous en venez à l’essentiel de cette lettre, là où vous aurez peut-être un rôle à jouer. Pourquoi vous? Lorsque je vous ai rencontré, lors de cette soirée de poésie soporifique, vous m’avez semblé être doté de beaucoup d’humanisme, n’avoir d’égo que lorsque votre prochain était dans l’erreur et j’ai eu au fond de l’âme le sentiment que vous sortiez d’une autre époque, voyageur dans le temps venu de la Chine des Tang ou des Zoulous de Chaka. Mes intuitions m’ont plus souvent trompées qu’elles ne m’ont menées à la gloire, mais lorsqu’elles se sont démontrées justes, elles rachetaient tous les écueils desquels elles m’avaient jetées. Je n’oserais pas dire que je vous connais, je suis sûre que vous avez vos monstres dans le placard et des qualités que je ne soupçonne pas, mais je n’aurais jamais lancé la question qui suit à quelqu’un que j’aurais connu.
Me prendriez-vous comme votre esclave, Monsieur Angélus? Je m’offre à vous, comme cela, à moitié parce que je supporte mal ma liberté, à moitié parce que je dois subsister. Vous me semblez un homme juste et bon, qui saurait assumer le lourd karma du maître, qui saurait conserver ma dignité tout en étant ferme sur ce à quoi je devrais user mon temps. Je ne demande ni salaire, ni même autre liberté que celle de pouvoir créer, ne serait-ce que quelques heures par semaine, par la peinture si vous le toléreriez, par l’écriture sinon. Je m’accommoderais du minimum, n’entraverais jamais votre vie privée, et obéirais avec zèle si en échange vous consentiriez à me nourrir, à me loger et à me tolérer. Je serais sous votre tutelle, et vous disposeriez de moi et de mon temps comme bon vous semble. Vous en tireriez des avantages évidents : vous emploieriez de vos temps libres à bon escient, et s’il vous vient l’envie de fonder une famille, je serais là pour la supporter, libérant vous-même, votre femme et vos enfants des menues tâches ménagère qui mangeraient autrement vos dimanches et vos soirs de semaine. Vous partiriez travailler et j’aurais préparé votre repas, j’aurais repassé vos vêtements, j’aurais même lacé vos souliers si vous l’exigeriez.
Vous demandez-vous ce qui me pousse à vouloir renoncer à ma liberté? Je vous répondrai franchement que s’il y a eu une époque pendant laquelle ma liberté m’était chère, celle-ci est définitivement révolue : je ne crois pas à la liberté. Je ne vois aucunement la différence entre tourner des boulettes, gémir au téléphone, et lacer vos souliers. Je ne m’imagine pas un travail qui ne me ferait pas sentir que je renonce à ma liberté d’une quelconque manière. De toute façon, je mettrais n’importe qui au défi de trouver nu consensus sur la nature de la liberté et dans trois mille ans, vous n’auriez pas achevé votre quête, parlez-en à Platon. La liberté, c’est l’illusion que nous faisons nos choix selon nos propres critères. L’avenir n’est pas un choix. L’avenir vient, toujours, avec son lot de conséquences imprévisibles, avec le bémol que vous n’aviez pas envisagé et qui ruine la mesure. Le temps est une chaîne qui ne me permet pas de rêver à la liberté sinon que par la mort. Et puisque je préfère pour l’instant la vie, il vaudrait probablement mieux pour moi d’assumer ma condition d’esclave.
Comment vous assurerez-vous de ma fidélité, étant donné l’impossibilité d’inscrire le statut d’esclave dans un cadre légal? J’ai pensé qu’il serait sans doute possible de vous déclarer à ma charge; je serais officiellement déficiente, incapable de me prendre en charge toute seule. Si je devais fuir, on me retrouverait sans doute, sans le sou, dans la rue, et on me ramènerait à vous. C’est peut-être une bien faible garantie mais sachez, Monsieur Angélus, que la profondeur de mon engagement envers vous dépasserait les lois, qu’elles soient civiles, morales, divines, voire cosmiques. Je me donnerais à vous et à votre famille jusqu’au bout des temps, à tout le moins jusqu’au bout du mien, ou du votre. Il vous serait bien sur possible de me congédier, dans l’éventualité ou vous jugeriez ma loyauté et mes services superflus; alors je quitterais et m’enfoncerait dans la jungle à la recherche d’un nouveau maître à qui m’offrir. L’ampleur de votre engagement envers moi n’aurait jamais à être comparable à la mienne. Vous seriez mon maître et moi votre esclave, vraiment.
Vous devez probablement mastiquer cette lettre avant d’en avaler convenablement le contenu sans vous étouffer, ce que je comprends parfaitement étant donné la portée de mon offre. Réfléchissez, mon cher Angélus, réfléchissez bien à ma proposition. Pensez aux avantages mais ne négligez pas les possibles désavantages. Imaginez-vous en train de me donner des ordres, de me corriger, de m’ignorer, en train d’expliquer qui je suis à vos voisins et amis. Vous voudrez probablement me rencontrer avant d’accepter, peut-être même avant de refuser, et sachez que n’importe quel moment sera le bon. Je suis déjà à votre entière disponibilité, encline à vous rencontrer à trois heures du matin si tel est votre désir. D’ici là, je patienterai, espérant que vous acceptiez, le cœur et l’âme vacants, parés à votre venue.
Infiniment vôtre,
S.
lundi 3 août 2009
Montreal doesn't give a shit about you
Le spectacle débutait à minuit, parce que c’est à minuit que les choses étranges se produisent, c’est connu. À l’entrée, deux cerbères jappaient aux invités d’entrer, de reculer, de bien se tenir. Le carnage s’entendait jusque dans les ruelles. Les norvégiens s’étaient beurrés de noir et de blanc pour faire peur. Ils criaient comme s’ils se faisaient découper l’anus à l’exacto, par dessus leurs guitares qui résonnaient de somptueuses mélodies belligérantes. Au bar, de sombres individus sirotaient des bières, engloutissaient des shooters, épiaient les culs et agitaient la tête, endiablés sous leurs tignasses. Les stroboscopes troublaient la perception, rendaient impossible les mouvements, irréelles les ombres et réflexions. Deux lesbiennes se niquaient dans un coin sous une black-light, effoirées, écarquillées, ouvertes comme des fleurs sur la causeuse de suède qui avait autrefois été rouge mais que le temps et la fumée avaient rosi. Devant la scène, c’était la guerre. Un type ressortit du champ de bataille le nez, la face en sang.
Je passai tout près du bar, fit un clin d’œil à l’employée que je connaissais bien. Elle me fit signe d’y aller. J’écartai l’épais rideau gris qui donnait sur la section VIP (en tout cas, c’est comme ça que je l’appelais, mais c’était juste une pièce mieux décorée et à l’écart). Sur les divans, confortables, mes amis se passaient un joint.
- Angélus! Te voilà. On se demandait si tu allais venir.
- Vous aviez raison de vous le demander, j’ai failli ne jamais me sortir de ce bain.
- Tu prenais un bain?
- Ben oui, imbécile, un bain, avec des chandelles à part ça.
- Avec des chandelles?
- Tu ne viendras quand même pas dire que des chandelles, ça améliore pas l’ambiance! Alors oui, des chandelles, et je lisais la l’autobiographie de Carl Jung. C’était passionnant d’ailleurs.
- Bon ben ça va te faire du bien te changer les idées. Tiens.
Deux heures plus tard, j’étais dans des nuages de cognac et de pot, fondu dans le divan de cuir au milieu de soixante terreurs-de-la-nuit avec des t-shirts de Mayhem et d’Emperor. Le show était fini, les norvégiens nous avaient rejoints. Ils parlaient un anglais digne, tout à fait suffisant pour exprimer la complexité de leurs pensées. J’éprouvais un plaisir particulier à les entendre discourir en norvégien, m’imaginant des vikings bâtissant de grands châteaux de bois, des rites anciens à Loki, à Odin. Ils se parlaient entre eux, semblaient se moquer d’un peu n’importe quoi, jugeaient, fumaient, buvaient.
- So, guys, I didn’t watch the show, but I could tell, you guys know how to set the crowd on fire, dis-je pour être poli.
- We don’t give a shit about the crowd to tell you the truth, me répondit le grand blond, au-dessus de ça, lui, la célébrité.
- Well, thanks to them you’re in Montreal tonight.
- We don’t give a shit about Montreal either.
Ils s’esclaffèrent.
- It’s ok. Montreal doesn’t give a shit about you, kids. Fair deal, huh?
- Fuck you.
- Angélus, y’ont quand même rempli le bar, intervint Simon, un metalhead qui ne les connaissaient même pas avant de voir le poster.
- Ca aurait pu être n’importe quel band, n’importe quel, j’te dis. Any fucking band could have filled this bar with enough posters, costumes and loud sound, ajoutai-je à leur attention. And any fucking white belt in karate could smash your Marilyn Manson pussy faces.
Ils perdirent rapidement leur attitude d’anges de la mort venus libérer la plèbe de l’étreinte du quotidien. Il fallait bien que quelqu’un pète leur balloune avant qu’ils ne demandent à être crucifiés. Quinze minutes plus tard, ils sont partis rêver aux montréalaises dans leur chambre d’hôtel au papier-cul rugueux comme du papier sablé.
That’s right. Montreal doesn’t give a shit about you.
Je passai tout près du bar, fit un clin d’œil à l’employée que je connaissais bien. Elle me fit signe d’y aller. J’écartai l’épais rideau gris qui donnait sur la section VIP (en tout cas, c’est comme ça que je l’appelais, mais c’était juste une pièce mieux décorée et à l’écart). Sur les divans, confortables, mes amis se passaient un joint.
- Angélus! Te voilà. On se demandait si tu allais venir.
- Vous aviez raison de vous le demander, j’ai failli ne jamais me sortir de ce bain.
- Tu prenais un bain?
- Ben oui, imbécile, un bain, avec des chandelles à part ça.
- Avec des chandelles?
- Tu ne viendras quand même pas dire que des chandelles, ça améliore pas l’ambiance! Alors oui, des chandelles, et je lisais la l’autobiographie de Carl Jung. C’était passionnant d’ailleurs.
- Bon ben ça va te faire du bien te changer les idées. Tiens.
Deux heures plus tard, j’étais dans des nuages de cognac et de pot, fondu dans le divan de cuir au milieu de soixante terreurs-de-la-nuit avec des t-shirts de Mayhem et d’Emperor. Le show était fini, les norvégiens nous avaient rejoints. Ils parlaient un anglais digne, tout à fait suffisant pour exprimer la complexité de leurs pensées. J’éprouvais un plaisir particulier à les entendre discourir en norvégien, m’imaginant des vikings bâtissant de grands châteaux de bois, des rites anciens à Loki, à Odin. Ils se parlaient entre eux, semblaient se moquer d’un peu n’importe quoi, jugeaient, fumaient, buvaient.
- So, guys, I didn’t watch the show, but I could tell, you guys know how to set the crowd on fire, dis-je pour être poli.
- We don’t give a shit about the crowd to tell you the truth, me répondit le grand blond, au-dessus de ça, lui, la célébrité.
- Well, thanks to them you’re in Montreal tonight.
- We don’t give a shit about Montreal either.
Ils s’esclaffèrent.
- It’s ok. Montreal doesn’t give a shit about you, kids. Fair deal, huh?
- Fuck you.
- Angélus, y’ont quand même rempli le bar, intervint Simon, un metalhead qui ne les connaissaient même pas avant de voir le poster.
- Ca aurait pu être n’importe quel band, n’importe quel, j’te dis. Any fucking band could have filled this bar with enough posters, costumes and loud sound, ajoutai-je à leur attention. And any fucking white belt in karate could smash your Marilyn Manson pussy faces.
Ils perdirent rapidement leur attitude d’anges de la mort venus libérer la plèbe de l’étreinte du quotidien. Il fallait bien que quelqu’un pète leur balloune avant qu’ils ne demandent à être crucifiés. Quinze minutes plus tard, ils sont partis rêver aux montréalaises dans leur chambre d’hôtel au papier-cul rugueux comme du papier sablé.
That’s right. Montreal doesn’t give a shit about you.
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