vendredi 19 février 2010

La sexualité des zombies

On aborde rarement le sujet, sinon jamais, d’une part parce que c’est franchement répugnant et d’une autre parce que ça n’a absolument aucun intérêt, mais il nous convient aujourd’hui d’ausculter la sexualité des zombies. Les morts-vivants, ces ressuscités qui animent miraculeusement des amas de bidoche suppurantes de jus obscurs, n’ont-ils pas eux aussi droit de jouir des plaisirs de la chair, aussi pourrie puisse-t-elle être? Le coït n’est-il pas l’apanage chéri des incarnés?

Mentionnons d’emblée, afin de taire les inquiétudes normales qui pourraient obséder n’importe quel non-mort, que nul zombie ne peut procréer. La tuyauterie interne est bloquée par des agglutinats de pus et de moisissure. Ce qui autrefois était un ovaire n’est maintenant qu’un œuf pourri. Ceux qui nageaient autrefois comme de petites grenouilles blanches ne sont désormais que de futiles sédiments gluants. Les zombies, donc, ne forniquent que pour l’exultation du corps… et de l’esprit, s’il en est.

Le sexe du mâle est souvent fort ratatiné et meurtri, selon qu’il ait été grugé par les rats et les vers. La peau généralement partiellement décomposée pendouille, fragile. Souvent, des lambeaux se détacheraient et iraient se loger dans le sexe de leur partenaire, ce qui procurerait un plaisir décuplé, mais risquerait en revanche d’entraîner des infections ou des maladies graves. Ainsi, c’est pourquoi les autorités sanitaires recommandent aux morts-vivants d’utiliser le zondom, un équivalent du condom conçu par la compagnie DeathStyles.

Quant aux femelles, ce que de leur vivant pouvait être appelé Mont de Vénus, de Temple des Temples, porte maintenant les disgracieux sobriquets de Fosse aux Eucaryotes, Potage aux Champignons ou encore Yaourt. Bien que cela puisse provoquer de violentes réactions de répulsion chez les vivants, il semblerait que les organismes vivant dans le sexe des mortes-vivantes possèdent de puissantes propriétés aphrodisiaques et provoquent de légers effets hallucinogènes. Pour cette raison, un rapport sexuel entre zombies débute très souvent par des jeux oraux. Le mâle suçote la chair putréfiée, souvent jusqu’à causer des petits déchirements, heureusement bénignes pour la compagne. Ils partageront alors, souvent en s’embrassant, le lambeau arraché, plongeant les valentins dans un état second extrêmement propice au plaisir sexuel. Ceci étant dit, il est important de spécifier que les substances vaginales isolées sont interdites dans plusieurs pays, y compris au Canada, où champignonne un important commerce clandestin.

Lorsqu’il y a pénétration, le zombie mâle doit faire preuve d’une extrême prudence. En exerçant des mouvements trop brusques, il risque d’importantes lésions à la peau fragile de son propre sexe. On rapporte des cas où il y aurait eu perte du gland, fente de l’urètre et d’autres ou la peau du pénis se serait pelée lors du mouvement de va-et-vient. Le choc du bassin doit évidemment ne pas être trop vigoureux afin d’éviter des fractures. Les relations anales ne sont pas conseillées. Malgré le relâchement permanent des muscles rectaux chez les zombies, la fragilité des organes internes expose les sodomites à de trop grands risques. Effectivement, plusieurs morts-vivants ont définitivement passé l’arme à gauche après s’être entièrement vidé les intérieurs par la porte arrière suite à des poussées trop énergiques.

La sexualité des zombies se déroule tout en douceur. Ils font preuve d’une sensualité que jalousent souvent les non-mortes. Dans le rare cas de Jean-Lazare Lebeaume, un ressuscité n’ayant pas été atteint de l’amnésie qui afflige 99,7% de son genre, l'intéressé parlait de sa nouvelle sexualité en ces termes : « c’est comme, warputbromble, brâââ, zwââ, rot, passer d’un lit de béton à, vraaaaap mwââ, un bain de Jell-O ». On retrouve toutefois de plus en plus de pornographie zombie, appelé zporn (prononcé zi-porn) ou pornzo, dans laquelle des femelles se font sauvagement labourer par des groupes de mâles, choquant la population non-morte qui fait de plus en plus pression sur leurs élus dans le but d’étendre la définition d’ « homme » afin d’inclure les revenants dans la Déclaration des droits de l’homme.

Ces dernières années, on remarque de plus en plus d’activités sexuelles entre vivants et zombies. De fait, nombre de nécrophiles se sont dévoilés au grand jour, revendiquant leur droit d’aimer les trépassés. Lecteurs d’obituaires et fanas du sépulcre manifestent sans relâche devant les parlements dans le but de légaliser leurs bas instincts.

Or, s’il est établi que deux zombies ne peuvent procréer ensemble, rien n’est moins sûr en ce qui concerne l’homme et le revenant. En effet, pas moins de quatre-cent soixante naissances ont été recensées l’an dernier, de mères zombies et de pères vivants et six cent treize mères vivantes auraient donné naissance à des enfants de paternité zombie. Les américains nomment le fruit de ces saillies humbies. Les malgracieux rejetons sont accablés par une toison généreuse qui recouvre le corps entier et dégage d’intolérables odeurs d’ammoniaque. Des communautés s’organisent afin de s’opposer aux naissances de ces hideuses coquecigrues et d’imposer l’avortement aux mères qui les portent. Le débat reste ouvert…

Beaucoup reste à étudier dans ce délicat et controversé sujet et malgré les obstacles, les recherches battent leur plein. Que pouvons-nous apprendre de nos frères revenus du royaume des morts, pestilentiels, miasmatiques, mais sensuels et lascifs? Seul l’avenir nous le dira.

Et vous, messieurs, n’êtes-vous pas tentés par la volupté des champignonnières de ces dames en lambeaux? Mesdames, ne rêvez-vous pas d’une chair en désagrégation vous ramonant les intérieurs?

jeudi 11 février 2010

Petite croisade contre la déraison

Comment ne pas s’insurger devant le faux, devant le mensonge? Quand ces messieurs affirment haut et fort qu’il en est ainsi alors qu’il ne pourrait en être plus autrement; quand ces dames prétendent que de telle chose il faut penser ceci, même lorsque confrontées aux syllogismes les plus manifestes infirmant leur doctrine; comment ne pas avoir envie de mettre le feu aux nappes? Ne faudrait-il pas révérer davantage la girafe que l’homme qui refuse les probes fondations de la logique, l’asticot à la femme qui entre la vérité et l’orgueil choisira le second?

Lorsque buté au mur de l’idiotie, il semble approprié de se ramener à l’esprit qu’il faut moins d’une heure aux éléphanteaux pour apprendre à marcher et de s’indigner du sort de nos enfants qui y mettent généralement une année. Pas de quoi célébrer un Te Deum. Il faut être patient avec ces humains – ça vaut le coup, si on s’en remet aux dires des enthousiastes de la race. Pour ma part, j’ai abandonné, et si j’arrive à vouer aux humains ce qu’on pourrait appeler de l’amour, au contraire des pitoyables misanthropes, je valse avec mon propre genre d’un pas sur le pied de la pitié et de l’autre sur celui de la compassion.

Mais confronté à la sottise, à l’absence de discernement, au néant de la bêtise, je ne danse plus. Un nuage électrique éclipse toute ma bonne foi. Je ne contiens qu’avec grande peine les débordements que provoque l’orage de mon ire. C’est le paroxysme de l’exaspération.

Ces nigauds fondent leurs doctrines sur de chétifs axiomes, les faisant parader comme des hordes chevauchant des ânes, prêts à sonner la charge devant les murs insurmontables de la perle du Bosphore. Lorsqu’ils se retrouvent inexorablement défaits, plutôt que de céder humblement à l’inférence et de s’allier à la prépotence de la raison, ils préfèrent s’enorgueillir des chiquenaudes bassement sophistiques qu’ils auront servies à d’infrangibles fortifications, repartant bredouilles, humiliés sans le savoir, se détestant sans doute un peu plus, tout au fond du cœur qui, lui, reconnaît toujours l’échec.

Je voudrais alors déchirer comme de vieux brouillons les cerveaux puérils de ces ennemis de la raison, leur sculpter avec la hache de Ganesh une nouvelle âme dans un roc d’épistémè, les saouler au kykeon, les acculer à l’épopteia. Je figerais dans la glace le thymos, ce véhicule des ferveurs aveuglantes et des passions étroites, pour ne le faire dégeler qu’à la vacillante lumière des chandelles de la sapience. Plus jamais l’impétuosité de ces esprits ne céderait aux verbiages de la déraison, non, ils sauraient se tenir. Ils réfuteraient l’artifice, useraient d’apagogies sublimes et démontreraient des théorèmes implacables. Ils sauraient éviter le marécage où chasse le crocodile du mensonge, contourner le désert où rampe le serpent de la tromperie, traverser les cieux où volent des dragons cracheurs de feux d’artifices. Ils tasseraient alors les vers blancs de la prudhommerie médiatique, retireraient la malandre de l’amphigouri des politiciens, et peut-être escamoteraient-ils même la ravageuse et virale passion du lucre?

Il en est de la pensée comme de la menuiserie. Bien qu’avec la bonne intuition il soit possible de réaliser des œuvres tout à fait convaincantes, n’est-il pas préférable de connaître un minimum de méthode et technique afin d’élargir le champ des possibles? Le discernement est une antiquité que l’on a collectivement abandonnée, au profit d’un confortable cocon d’ignorance. En ces années où l’homme n’est qu’une variable dans des calculs macroéconomiques, penser fait mal. Si mal qu’on croirait porter une vilaine couronne d’épines. On préfère la cécité au sang coulant dans des yeux ouverts.

samedi 19 décembre 2009

La revanche de Gitche Manitou

J’ai vu un grand soleil blanc, plus blanc que la mort, telles cent milliards de milliards de lampes à vapeur de sodium entassées dans ce globule démesuré qui envahissait les cieux à une vitesse inquiétante. J’ai couru dans le sens inverse, je me suis dit ça y est, dans deux heures on sera tous morts, je me suis retourné pour en voir la progression, faillant y laisser mes rétines, puis ma course a été rejointe par quelques femmes, des adolescents, un vieillard. Personne ne criait, tout le monde fuyait, le plus sérieusement du monde. Il était inutile de s’époumoner : devant la mort certaine, devant la désintégration du monde, seul courir semble avoir un sens. Et pourtant. J’ai couru jusqu’au Musée des Civilisations : la bâtisse me semblait solide, inébranlable. Les employés et les clients s’étaient dispersés dans la panique. Un préposé à la billetterie regardait par la fenêtre teintée, figé, hypnotisé, le grand soleil blanc s’accroître en avalant les nuages. Je l’ai saisi par les épaules, lui ai dit ne reste pas là, planque-toi. Il n’a pas bougé et j’ai poursuivi ma course jusque dans la salle d’exposition sur les Amérindiens.

Une heure plus tôt, à deux cents kilomètres d’où j’étais, à Montréal, les poteaux d’Hydro-Québec s’embrasaient comme des allumettes, l’asphalte se soulevait, craquait de partout et révélait des tuyauteries éviscérées qui projetaient leurs liquides en tous sens, aussitôt évaporés dans cette apocalyptique température. Les corps bouillaient de l’intérieur pendant une fraction de seconde, puis se vidaient de leurs eaux et devenaient, à peine une seconde plus tard, des fragiles masses de cendres qui s’effondraient au premier vent. Les automobiles explosaient comme des étincelles incandescentes. A l’aéroport, un avion s’était écrasé. Il avait foncé directement à travers tous les restaurants de l’aéroport, le Tim Horton’s, la brulerie St-Denis… Il y avait des Timbits et des grains de café qui trempaient dans l’essence. Des employés de banque s’étaient enfermés dans les voûtes et patientaient, spéculant sur ce qu’avait provoqué cette soudaine lumière aveuglante, cette chaleur brûlante. Dans une garderie, les stagiaires avaient vainement enfermé les enfants dans leurs casiers. Dans les hôpitaux, les infirmières avaient déserté. Des autobus étaient immobilisés un peu n’importe où, dans les voies inverses, dans les stationnements. Les métros et leurs passagers étaient prisonniers de la terre, perdus.

Ils n’avaient eu qu’une heure pour réagir. Au début une toute petite boule de lumière, grosse comme un vingt-cinq sous, avait pris naissance devant le complexe Desjardins. Des curieux s’étaient amassés autour, puis on avait appelé la police, mais avant qu’ils n’arrivèrent, déjà, les fenêtres des édifices autour avaient éclaté, trois hommes étaient morts, deux autres aveuglés et les médias parlaient déjà d’un phénomène inexplicable au centre-ville de la métropole québécoise. Des hélicoptères de l’armée s’étaient effondrés comme des moustiques en sondant l’improbable singularité. On recommandait aux Montréalais de se cacher dans leurs sous-sols, et aux gens des régions de ne pas approcher l’ile, et même de s’en éloigner. Les ponts étaient congestionnés. La ville était dans une agitation sans pareille. Puis, une heure plus tard, plus aucun signal en provenance de Montréal. Rien. Que le sinistre écho de la mort et de la désolation. Et le soleil blanc poursuivait son expansion meurtrière.

Alors que le monde, dehors, se consumait, j’étais absorbé par des considérations historico-sociologiques. Les Amérindiens considéraient que la différence entre l’homme et l’ours, et à ce compte, tous les animaux, était de nature culturelle. Ils mangent comme les hommes, chassent, à l’hiver ils préfèrent dormir, ils élèvent leurs bébés avec amour et leurs enseignent tout ce qu’ils doivent maîtriser pour survivre en forêt. Les ours sont des hommes autres. Pour l’Européen qui arriva au Nouveau-Monde, la terre était un endroit à exploiter. Il y avait un rapport hiérarchique entre l’homme et le reste de la nature. Il approcha l’Amérique avec un esprit mercantile. Il fallait que ses expéditions rapportent. Avait-on, nous les blancs, attisé la colère du Gitche Manitou, le courroux du Corbeau, à force de trouer la terre de nos machines, à force de noircir l’air de nos usines, de salir les eaux de nos shampoings et eaux de toilette? Je regardais les accoutrements, les lances, les flèches, que les muséologues avaient choisis d’exposer aux ignores citoyens de notre colonie qui trouvaient ça ben beaux, les costumes, et j’imaginais des musées futurs où l’on exposerait des télévisions (dans le rôle du conteur-chamane), des manettes de Playstation (dans le rôle de l’arc à flèches), une statue de Jean Charest (totem), une vidéo d’une nuit au Red Lite (ghost dance), des machines-à-sous (offrandes aux divinités) et des photos de jumelés rose et blancs (tipis). Je ne ressentais aucune fierté, seul m’habitait le regret de ne pas avoir été un révolutionnaire de la trempe du Che, de ne pas avoir assez tenté de mettre fin à toute cette folie. De toute façon, le Gitche Manitou s’en chargeait maintenant.

Dans quelques heures à peine, le monde occidental serait sans doute détruit. Tout ce qui en resterait, dans cinq cents ans, serait exposé, peut-être, dans des musées. Peut-être habiterons-nous dans d'immenses arbres modifiés génétiquement, dans lesquels pousseraient des tables et des chaises organiques et dont la sève fournirait à l’homme tous les nutriments nécessaires à sa santé? Peut-être communiquerions-nous enfin avec les morts grâce à des technologies impensables? Peut-être serions-nous enfin capable de faire à notre guise des rêves lucides – la nuit aller baiser des collègues de travail fiancées, aller pêcher sur une mer lunaire, s’asseoir sur les anneaux de Saturne, déterrer des cadavres juste par curiosité, ou même se lancer en bas de la tour Eiffel? Ou aurons-nous enfin soumis la nature à nos besoins – de téléviseurs 340 pouces, de gel ultra-ferme, de Hummer, de Slap Chop, de grille-pains à ions, de poupées gonflables en polymère méga-moite?

Une femme noire arriva en criant et en disant ô Lord, ô Lord, me sortant de mon hypnotisme. Elle criait en anglais que la fin du monde était arrivée, bla, bla. Rien que je n’avais pu conclure par moi-même. Je lui recommandai de se calmer, de respirer pour les dernières fois par ses narines et de prier. La fin du monde, me disais-je, c’était tout de même moins pire que la mort dans un centre d’accueil. Tout le monde meurt en même temps; on se sent moins seul. Je ressortis du labyrinthe de l’exposition. Dans le hall, la lumière était si vive qu’il me fallu mettre mes Ray-Ban, et plisser les yeux pour y laisser entrer un minimum de lumière. Des gens s’étaient couchés par terre et attendaient la mort. Un musulman faisait des révérences à ce soleil nouveau en tonitruant en arabe des paroles de supplication. Dehors, les voitures explosaient. On entendait les structures métalliques se dilater dans d’odieux feraillements.

La chaleur devenait insupportable. Des gouttes de sueurs me chauffaient les yeux, me privant de la vue. Je dus m’asseoir par terre, impuissant, aveugle. Mes oreilles se mirent à siller. Je portai mes mains à mon visage. J’entendais des cris de souffrance, tout près. Les fenêtres éclataient. Le musée s’écroulait. Des morceaux de béton s’effondraient près de moi. Je reçus un bloc sur le pied gauche et j’hurlai de douleur. En ouvrant la bouche, je la sentis s’assécher aussitôt, comme s’il eut s’agit d’une goutte d’eau sur un rond de poêle rouge, mon estomac même semblait sec comme un biscuit. J’étais envahi, vaincu, par la lumière, la chaleur. La seconde d’après, tout était blanc.

Puis, plus rien. 

 

lundi 30 novembre 2009

Combler la carence

 

Nous avions roulé deux joints, des missiles, et avions arrêté la voiture dans un stationnement enneigé du Parc de la Gatineau. Isabelle, sa demi-sœur Kathy et moi, revenions de la première soirée de snowboard de l’hiver. Nos vêtements étaient humides et il faisait bon de se sentir les pieds libres, dans nos bottes de neige. Des flocons épars tombaient de la nuit, larmes gelées de la lune qui se déposaient comme des oiseaux sur la nature endormie de l’hiver. J’avais abaissé le siège du passager, m’étais allongé pour envoyer la boucane au plafond de la Saturn, et la regarder s’échapper par la fente de la fenêtre à peine entrouverte  jusque dans la Voie Lactée.

 

Isabelle et Kathy se connaissaient depuis deux ans : le veuf père d’Isabelle avait rencontré la cocue mère de Kathy, ils s’étaient mariés et passaient tous leur temps libre à rénover un chalet au Lac Simon. Isabelle travaillait à temps plein à l’animalerie de son père, en attendant de savoir quoi faire de sa vie, torchait des chiots, des iguanes et la cage d’Ivan le perroquet (gros caca! gros caca!). Kathy, à vingt ans, était de deux ans sa cadette, étudiait en biotechnologie à l’Université d’Ottawa et bossait dans un restaurant de la rue Sparks tenu en affaires par des marées de fonctionnaires constamment en pause.

 

Kathy, assise derrière, racontait comment son ex la baisait mal : il ne variait pas le rythme, ne lui touchait que les seins de façon grossière, il bavait quand il l’embrassait, disait cowabunga! avant de la pénétrer, avait des boutons dans le dos et lui parlait de ses « succès » à Everquest moins d’une minute après avoir joui. Isabelle raconta ensuite sa soirée avec un client de l’animalerie, propriétaire d’un abyssin, ponctuant son récit par des suçotes répétées sur le joint et de habiles nuages. Elle s’était retrouvée dans une limousine avec lui, une rouquine inconnue et un autre type tout à fait inélégant. Elle s’était fait lécher par toutes leurs langues, trente doigts l’avaient manipulée, l’avaient explorée. Puis, se faisant traiter de salope par le gros colon, elle avait pris tout son sperme en bouche, et le lui avait recraché en pleine gueule, encore empalée sur la verge de son client qui se faisait aussi lécher les couilles par Cheryl Blossom.

 

-       Aww. T’as vraiment du meilleur cul que moi, Isabelle. Sauf que j’aurais jamais sucé ce gros colon, moi…

-       Bah, dans le feu de l’action, tu sais, ca dérange moins. C’était tellement excitant dans la limousine. Et la rouquine elle aimait ça, elle, se faire traiter comme de la viande, alors je prenais son exemple.

-       Allumant, ton histoire, en tout cas, dit Kathy en me fourrant le joint entre les lèvres.

-       Avoir su, dis-je connement, nous serions allés faire de la snow en limousine!

-       Chiâle pas contre ma Saturn, toi!

-       Non, non, j’adore ta bagnole, vraiment.

-       Shotgun.

 

Elle s’empara du joint, retourna le brasier vers le fond de sa gorge et emprisonna le filtre improvisé entre ses dents. Dans des froissements de nylon, elle se contorsionna pour embarquer à cheval par-dessus moi, approcha ses lèvres des miennes et me souffla un torrent de fumée en pleine gueule. Je m’étouffai un peu.

 

-       A ton tour, chérie, vas-y, tire, dit-elle à Kathy en lui passant le joint.

-       Ok.

 

Je voyais le visage de Kathy à l’envers, moi qui étais allongé le siège du mort, elle sur la banquette. Elle empoigna mon visage entre ses deux mains puis approcha sa bouche. Alors qu’une tempête de marijuana rageait dans mes poumons verdis, je sentis la main d’Isabelle se faufiler jusqu’entre mes cuisses. Elle serra les doigts au bon endroit.

 

-       Je suis sure, dit-elle à Kathy, qu’on peut dès maintenant arranger ton problème de mauvais sexe…

-       Tu… tu crois?

-       Je ne sais pas, Angélus, qu’en penses-tu?

 

Avant que je n’aie pu répondre, Kathy me mordillait un lobe d’oreille, me léchait le cou, ôtait son manteau et Isabelle ôtait mes pantalons de neige, retirait mes combines…

 

La Saturn était devenue une paradisiaque planète de nylon au ciel de ganja, les manteaux et pantalons de neige entremêlés à nos corps partiellement dénudés. Les demi-sœurs n’osaient se toucher, sinon le bout des seins, que moi je prenais un plaisir à flatter, à écraser, à bécoter. Dans les premières minutes, j’étais plus doux avec Kathy, qui me semblait plus réservée, moins enflammée, mais au fur et à mesure que son désir croissait, que ma langue agissait comme une tornade de chair humide sur son clitoris, elle se transformait en bête, dirigeait mon index entre ses fesses, me mordait, tirait mes cheveux. Isabelle se masturbait et passait sa langue sur le bout de ma verge tendue.

 

A un moment, je trouvais que nous étions trop à l’étroit, j’ouvris la portière et jetai Kathy dans la neige, sous les étoiles qui nous épiaient par billions. Isabelle dit non, c’est froid!, mais je lui pris la bouche entre mon pouce et l’index, et lui dit ne crains rien, tu auras chaud. Elle glissa de la voiture à quatre pattes dans la neige, avança vers Kathy qui, jambes écartées dans les airs pour leur éviter le contact de la neige, hésitait en voyant Isabelle s’approcher. J’écartai les fesses d’Isabelle et m’enfonçai en elle lentement, les genoux dans la neige, alors qu’elle continuait d’avancer vers sa demi-sœur – elle gémit, sortit la langue et se mit à lui lécher les mollets. Kathy, à ma surprise, ne put se retenir : elle prit la tignasse d’Isabelle d’une main ferme, lui écrasa la face dans son sexe, vas-y chérie, lèche, fais moi jouir, donne moi du bon cul, oh, ah, oui, c’est ça, ah que t’es cochonne, enfonce moi ton pouce dans l’cul, ah putain, c’est froid.

 

Quand j’eus joui généreusement dans Isabelle, qui s’essuyait les cuisses, Kathy se releva, assise les fesses dans la neige et ignorant le froid, elle s’insurgea :

 

-       Angélus, j’ai des petites nouvelles pour toi. T’as pas fini. Ma demi-sœur est bien bonne avec sa langue, toi aussi, mais ca ne me suffira pas… j’ai une carence à combler.

 

L’étudiante empoigna mon sexe déjà ramolli par la base, ouvrit grand la bouche et le prit tout entier entre ses joues. Isabelle me lançait de la neige dans le dos alors que Kathy se masturbait en faisant tournoyer sa langue, la bouche pleine.

 

-       Kathy, t’en avais vraiment besoin, hein? lui dit sa demi-sœur. Alors si c’est comme ça, autant en profiter, mais christ qu’il fait frette.

 

Isabelle vint en aide à Kathy pour que je retrouve ma fermeté. Il n’en fallu pas long, et Isabelle tira Kathy vers l’arrière, la forçant à se coucher le dos dans la neige. Elle s’accroupit alors et lui écrasa son sexe sur les lèvres. Alors que je baisais Kathy avec une férocité jurassique,  elle levait la langue vers la vulve de sa demi-sœur, comme si elle fut source de la dernière goutte d’eau du monde. Isabelle s’amusait à nous lancer de la neige, à en faire fondre dans le nombril de Kathy, à m’en lancer sur le torse, en bougeant le bassin afin d’améliorer la friction avec la langue de sa chérie alors que je dévergondais celle-ci avec verve. Enfin, je la relevai, l’accotai sur le métal glacé de la Saturn, et je la pris avec une sauvagerie renouvelée, alors que ses seins faisaient fondre la neige tombée sur le capot et qu’Isabelle trouvait le moyen de faufiler ses doigts jusqu’à clitoris. Elle jouit longuement, resserrant mon sexe en elle, hurlant comme une louve.

 

Nous terminâmes notre soirée dans le sous-sol chez le père d’Isabelle et la mère de Kathy, à écouter Election avec Matthew Broderick, sous une couverture carrelée. Vers une heure du matin, la sœur biologique de Kathy rentra (sa chambre était au sous-sol). Elle semblait être dans tous ses états.

 

-       Ca ne va pas chérie? demanda sa grande sœur.

-       Bah. C’est Justin. Il s’imagine que les filles, on voudrait tous baiser comme dans les films de cul… Il m’écœure! Pas envie de me faire enculer à quinze ans, me semble que j’aimerais ça m’améliorer de l’autre bord, avant.

-       Ah, encore une histoire de mauvais cul… Y’a des remèdes pour ça, tu sais!

-       Ah oui, lesquels?

-       Va faire un peu de snowboard!

-       Ouais, ajouta Isabelle, même si c’est frette, j’te jure que ça marche…

-       Vous êtes fous, hostie.

 

Sous la couverture, Isabelle me pinçait le prépuce.

jeudi 26 novembre 2009

Le maître des marionnettes

La vie est trop simple dans un seul corps, vraiment. Je m’imagine être une sorte de maître des marionnettes et posséder plusieurs vies, les incarner à volonté, et zwwwip, m’extirper de l’ennui de l’un pour régler les problèmes de l’autre, passer du mec qui doit expliquer sa gaffe à son patron au mec qui doit, le pauvre, arbitrer un match de volley-ball de plage féminin. Puisqu’il est non souhaitable de vivre pour toujours (j’ai déjà essayé, ça craint, croyez-moi), ne pourrait-il pas y avoir au moins la solution de rechange – celle d’expérimenter plusieurs karmas simultanément? Comme c’est moche de ne pouvoir à la fois d’une part connaître la volupté corruptrice de l’extrême richesse et d’autre part la rudesse frétillante de la pauvreté, de la misère à s’en chier dessus. De ne pas pouvoir à la fois être la proie et le prédateur, de ne pas pouvoir à la fois décocher la flèche et la sentir nous déchirer muscles et artères. J’aurais plusieurs marionnettes, et de toutes les couleurs, oui, je cumulerais des vies, les chérirais, les maudirais peut-être, aussi, par moments, mais une chose est sure, j’en aurais une si vaste collection, qu’en une seule vie, j’aurais goûté à un concentré d’existence humaine et nulle âme millénaire ne saurait se revendiquer d’avoir connu davantage.

Je serais Mario, coach de hockey, marié à Suzette depuis vingt-cinq ans, ignorant comme un vilebrequin, mais un maître pédagogue de son sport. Je gagnerais des tournois anonymes à Fort-Coulonge ou à St-Marc des Carrières. Je conduirais un pick-up Ford que j’astiquerais avec toutes sortes de produits nocifs pour l’environnement. Un jour, je reviendrais d’un tournoi plus tôt que prévu, l’équipe éliminée dès la première ronde, et je retrouverais Suzette la tête enfouie sous la robe de Guylaine (un prénom parfaitement lesbien) en train de lui laver la chatte de sa langue. Mes genoux lâcheraient, je m’effondrerais, en échappant un aaaah! de désespoir poussé du fond du ventre. Zwwwip!

Je serais Charlène, danseuse érotique, dix-neuf ans, belle comme une cerise, conne comme une tourtière mais ferme comme une buche. Je repérerais un soir un mec désespéré, je lui dirais, first dance is free, honey, come with me. Je lui écraserais un sein en pleine bouche et j’essayerais de lui faire bouffer tout entier jusqu’à ce qu’un peu de bave lui coule sur le menton. Je dirais fuck it, fuck the rules, let me suck your cock, sexy, et je le ferais venir sur ma langue, sortie et toute aussi raide que son boyau d’arrosage, au milieu d’un sourire à la Ronald McDonald. Zwwwip hip hip!

Hourra! Je serais un pêcheur indien, partirais le matin au lever du soleil, je ramènerais assez de poisson, le soir, pour nourrir une famille de huit enfants, et je m’endormirais en lisant les Upanishads à la lueur d’une lampe à l’huile. J’aurais les ongles noircis par le labeur, un sens de l’odorat aiguisé. Un de mes enfants se ferait bouffer par un léopard et on organiserait une chasse sans précédent. Nous abattrions enfin l’animal assassin et organiserions une grande fête. Du lait de vache? तुम पागल हो!

Je serais un général dans un pays d’Afrique, un véritable enfoiré de cinglé, et j’ordonnerais des massacres ethniques : ces petites sous-tribus infâmes qui souillent le territoire et ne reconnaissent pas ma suprématie n’en mèneraient pas large! Je finirais dans une prison au Gabon où on me ferait subir des atrocités merveilleuses, créatives et méritées.

J’aurais presque tout oublié, le nom même de mon fils, mon âge, oublié comment pisser droit, comment me faire un grilled-cheese. Tout ce dont je me souviendrais, oui, c’est la belle Germaine. Germaine que j’avais connue à la patinoire locale alors que nous avions treize ans. Germaine et sa robe fleurie. Ses mitaines à four. Son verre de St-Raphaël. Germaine et moi dansant seuls dans notre salon pour notre cinquantième anniversaire de mariage. Elle viendrait tous les jours à la même heure et prendrait mon visage entre ses vieux doigts rabougris, et plongerait son regard dans le mien et me dirait je t’aime. Puis je mouillerais mon pantalon.

Je serais recteur d’une faculté de philosophie. J’aurais une maison dans le meilleur quartier de la ville et j’organiserais des soirées intellectuelles où les meilleurs cerveaux, l’élite que j’aurais en partie créée, prononceraient de grandiloquents discours sur la place du philosophe en société, sur l’identité, ou sur la phénoménologie herméneutique de Paul Ricœur. Éventuellement, les étudiantes se transformeraient en ménades, et nous exploserions nos chairs dans une bacchanale sublime, supernovae au milieu de la nuit noire.

J’en aurais, des vies, des expériences, oh oui, et je n’hésiterais pas à en prendre, des risques. Je flamberais des payes dans des casinos de Vegas ou, plus intelligemment, je jouerais à la Bourse, plus humainement, j’inviterais des clochards à souper pour Noël et, plus cruellement, je kidnapperais des enfants.

J’ai une conscience qui cogne aux fenêtres de ma perception et ne cesse de crier : putain, laisse-moi vivre autre chose, laisse-moi habiter Seattle, Kuala Lumpur, Moscou; laisse-moi engloutir un litre de vodka tous les jours avec du chlordiazépoxide et des puffs de diméthyltriptamine; fais-moi bouffer du cerveau de singe, du chat ou même de l’humain; pourquoi t’essaierais pas, juste une fois, de baiser un mec? de virer une brosse au Jägermeister dans mon bureau? de braquer une banque déguisé en Spider-Man?

Vivre une seule vie à la fois, voilà mon calvaire.

Je suis né pour être maître de marionnettes.