samedi 27 mars 2010

Cassiopée - I

Il faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut.
Blaise Pascal

Moi, je ne sais plus ni où me mettre, ni à quoi me soumettre. En quel foyer placer ma raison moribonde? La sagesse de Pascal ne m’est plus d’aucune aide. Je ne puis ni m’en remettre à Dieu, ni aux sages et prophètes qui ont jalonné l’histoire. C’est, voyez vous, qu’il m’est arrivé la semaine dernière une aventure rocambolesque qui m’a tant ébranlé qu’aujourd’hui, ne pouvant croire aux événements que j’hésite encore à raconter, je me sens mou comme le bousin du printemps, effarouché comme un homme devant la Faucheuse; car pour l’homme rationnel, l’expérience du surnaturel ne trouve son égal qu’en le trépas.

Dois-je supposer que mon cerveau ait mal construit le puzzle des milliards de photons qu’ont captés mes yeux durant ces heures fatales; croire que les tambours de mon ouïe aient succombé aux rythmes hypnotiques de quelque génie machiavélique; que les parfums que mes naseaux ont filtrés aient été ceux d’un maître des illusions sordide; que cette soirée n’ait été qu’une séance de Fantasia virée au cauchemar? Sur quelle cime de quel arbre poser l’oiseau migrateur de mes interrogations?

Je vous le jure, jamais n’eussé-je cru possible de voir s’effondrer en si peu de temps l’édifice de mon intellect, ni de voir disparaître les fondations de ma conscience comme si jamais je n’eusse par elles soutenu quoique ce fusse. Je suis perdu, surfant sur la houle menaçante de l’insanité, dirigé malgré moi vers la berge de la folie. Mon âme n’est désormais plus qu’un désert prisonnier entre les infranchissables montagnes du savoir et les mers incommensurables de la philosophie. J’erre dans un samsara sans issue.

A la fin de ces lignes, le lecteur voudra me recommander aux psychiatres, aux prêtres, aux homéopathes ou à je ne sais trop quels autres charlatans. Qu’on le rassure, j’ai amplement eu le loisir de me demander, avec la rigueur de tout intellectuel qui se respecte, si la folie ne m’avait pas gagné, si effectivement je n’aurais pas subi un accès de schizophrénie ou si je n’ai pas été simplement la victime de délires provoqués par une drogue que l’on m’aurait à mon insu administrée. J’ai écarté la première hypothèse; l’incident est isolé et je ne manifeste aucun autre symptôme de ces graves maladies. Il semble invraisemblable de croire que j’aie pu avoir été intoxiqué par le serveur du Balthazar, un ami de longue date, ou par toute autre client, puisque j’étais ce soir là fin seul à boire une eau gazéifiée à la lime en lisant un ouvrage de Carl Gustav Jung. Je ne puis conclure, bien malgré moi, qu’à une intervention de l’occulte.

Je sens toutefois que l’impatience vous gagne et qu’il est temps d’amorcer le récit de cette soirée abracadabrante qui sonna, j’en ai bien peur, le glas de ma raison.

Commençons donc par la nuit du premier mars. J’avais passé le dernier jour de février à travailler sur ma thèse de doctorat et une partie de la soirée à une conférence organisée par la faculté de philosophie de l’Université de Montréal au sujet du pluralisme d’Héraclite et du monisme de Parménide. Puis, je m’étais appliqué à résoudre quelques problèmes de go en buvant de la liqueur de cacao avant d’aller de me mettre au lit, vers minuit. Je mis quelques temps à m’endormir, la tête bouillante de théâtre grec et d’apagogies bouleversantes. Je pesais de façon floue la valeur de l’être individuel, comparant l’homme à l’arbre et l’arbre au cloporte, la femme au lac et le lac au rocher. Les lueurs des phares parcouraient mes murs et projetaient des ombres qui s’étiraient jusqu’à disparaître. Le silence de mon appartement n’était trahi que par le moteur de mon réfrigérateur. Je me retournais sur le flan gauche, puis sur le droit, me replaçais sur le dos. Une pellicule de sueur enveloppait mon corps exténué. Je me levai pour boire un verre d’eau et remarquai que, dehors, dans le parc d’en face, des adolescents fumaient des cigarettes. Je pris une douche afin de chasser la mauvaise aura et retournai sous les draps. Cette fois, le sommeil me gagna enfin et je plongeai dans un songe d’une vividité hors du commun.

Je rêvai que j’étais assis seul à ma place habituelle, au Balthazar. Une vingtaine de clients buvaient par ici une bière et par là quelque cocktail phosphorescent. Mon ami Ludovic tendait l’oreille pour prendre les commandes, décapsulait des bières et d’une main, passait la guenille sur le comptoir pendant que de l’autre, il récoltait les pourboires.

La lecture dans laquelle j’étais intensément plongé fut interrompue lorsque, m’apparaissant comme l’ange Gabriel à la vierge Marie, la femme la plus belle que j’eusse puis imaginer fit son entrée dans le Balthazar. Elle prit place au bar, seule, comme dans les films, et salua Ludovic. Ses cheveux d’or et de blé frisaient comme un millier de méandres amazoniens, ses yeux renfermaient des lunes nouvelles, miroirs d’univers inexplorés, son corps d’Aphrodite était tout en courbes majestueuses et elle le déplaçait avec la grâce éthérée d’une Néfertiti dansant sur la Voie Lactée. Elle portait une robe simple, noire et blanche, et rien ne recouvrait ses jolis pieds, pâles et sublimes, sinon des sandales superflues.

Ô combien j’ai désiré parcourir des mes mains les arabesques de cette apparition céleste, de cette pure manifestation du divin; effleurer de mes lèvres la soie de sa peau puis de les poser à au delta de sa bouche framboise; glisser mes doigts sur sa nuque, relever sa chevelure et dévoiler son cou. Ah! comme j’ai soupiré, tapi derrière mon livre, cherchant en moi la force d’approcher cette incarnation suprême, sublime, suave, sucrée, surréelle; surement était-ce possible : Michel-Ange l’avait promis.

Lorsque Ludovic vint à ma table, je m’empressai de lui demander qui elle était.

- Elle s’appelle Cassiopée. C’est la sœur d’une amie. Je ne l’avais pas vue depuis des années. Je crois qu’elle attend quelqu’un. Elle me semble très nerveuse. Elle est jolie, non?
- Jolie, Ludovic? Jolie? Ma parole! Elle redonne foi en l’humanité! Elle est la preuve vivante de l’existence de Dieu! C’est une nymphe! C’est un phénomène! Une éclipse, oui, c’est cela, elle est l’astre qui assombri tous les autres. Son avènement, mon ami, c’est un glacier qui forgera la géographie de mon âme!
- Seigneur, l’ami, c’est le coup de foudre!
- La foudre n’est qu’un zeste de la puissance du big-bang dont elle est la cause!
- Offre-lui un verre, alors!
- N’attends-elle pas quelqu’un?
- Et alors?
- Prépare-lui le meilleur de tes cocktails et offre lui, de ma part.

Ainsi, Ludovic retourna derrière le bar et prépara une mixtion tropicale des plus panachées. Il la lui servit dans un verre fait sur le long et me pointa du doigt. Elle sembla amusée, m’offrit un sourire généreux qui fit éclore en moi un milliard de roses. A ma surprise, elle se leva et se dirigea vers ma table. Y a-t-il eu à ce moment là un tremblement de terre? J’étais soudainement assis à une table flottant vers les Pléiades! Elle se présenta, me remercia pour le cocktail qu’elle trouvait « ambrosiaque », demanda si elle pouvait s’asseoir, et il s’en suivit une sympathique discussion. Quelques minutes suffirent à chasser ma gêne et j’étais, à ma grande surprise, fort à mon aise. Elle me dévoilait sa personnalité d’une voix chaude et mélodique, et je fus enchanté du naturel de notre causerie. Elle m’implora de la tutoyer en ricanant amiablement de la bienséance dont je faisais preuve. Nous parlions musique, peinture (elle étudiait les arts visuels), et philosophie. Ludovic, derrière le bar, me fit un clin d’œil qui voulait dire tout va comme sur des roulettes, l’ami!

Si dans la réalité, je ne suis tout de même pas d’une maladresse atterrante avec les femmes, dans ce rêve, avec Cassiopée, j’étais vraiment à mon meilleur. Mes blagues lui arrachaient des rires, oh! et c’étaient là, ces esclaffements, de véritables spectacles et il me semblait qu’autour d’elle explosaient des centaines de feux d’artifices. Nos silences tendaient le fil de notre complicité sur lequel s’accrochaient nos sourires en suspension.

J’étais au paradis. Jamais une femme ne m’avait produit un tel effet. L’amour, l’amour, c’était donc cela.

Mais il aurait fallu que s’arrêtât là mon rêve, car à ce moment du rêve, Lucifer lui-même fait son entrée et vient forer dans le nuage séraphique un gouffre qui mène droit aux abysses infernaux.

Quatre hommes pénétrèrent dans le Balthazar. Ils étaient imposants, menaçants. Leur regard était celui des hommes qui ont fait souffrir, qui aiment entendre pleurer, celui des complices du tragique. Ludovic eut l’air inquiet; il devait les reconnaître. On évitait leur regard. Presque aussitôt, Cassiopée m’annonça nerveusement qu’elle devait partir, se leva en empoignant son sac à main, et fonça comme une flèche vers les quatre barbares. L’un d’eux l’empoigna rudement par le bras. Elle tenta en vain de se défaire de son emprise, mais le bougre la dirigea violemment vers la sortie. Ils disparurent tous les cinq. J’interrogeai Ludovic des yeux. Il soupira.

Il y a là, dans le rêve, une vilaine discontinuité, une coupure; tout est noir et bien que j’eusse tenté par tous les moyens de reconstituer le fil des événements, j’en fus hélas incapable, ce qui me causa bien des maux. Le nœud de mon rêve était inatteignable.

L’instant suivant, j’étais dans une ruelle sombre, éclairée à éclipses par un lampadaire agonisant, entre deux conteneurs à déchets. Une odeur de pourriture avilissait l’air. Cassiopée était étendue sur le sol. Du sang coulait par ses narines de poupée, et sa belle lèvre était crevée comme une framboise malmenée. Elle pleurait, mais n’osait pas crier. Cassiopée, ô mon soleil, quelles vilaines planètes orbitent ta toute puissance?

Quelqu’un me retenait les bras par derrière. Mon corps était un festival de douleur. La peur étouffait mes lamentations. Un forban se lança sur Cassiopée et lui donna un solide coup de pied dans les côtes. Il l’injuriait, comme si elle eut été la pire des vermines. Quelle fut mon horreur lorsque je le vis remonter la robe de Cassiopée et lui ôter sa petite culotte! Je crus alors qu’il allait la violer devant moi, qu’ils allaient tous la violer, et je ne pus m’empêcher de vomir. Les barbares éclatèrent de rire, un rire horrible, comme celui de quatre incubes qui fauchent des âmes comme on écrase les maringouins.

L’assaillant s’assit par terre dans l’asphalte souillée du nectar des déchets, juste derrière ma pauvre Cassiopée qu’il attira vers lui. « Allez, viens là, chérie. » Il tapota de sa main noire le sexe dévoilée de sa victime. « Il va falloir que t’apprennes à l’utiliser, tu sais, sinon nous, on ne devient pas très gentils, tu vois. Ouvre tes jambes, cocotte. Ouvre j’te dis! »

Ô combien je désirais voir apparaître en mes mains une mitraillette et pouvoir tous leur trouer la peau. J’étais noyé par des tsunamis de haine et de colère. Je me débattis, incapable de supporter ces abjections, mais plus je m’agitais, plus les bourreaux prenaient plaisir à dominer. On me poussa vers Cassiopée en ruine, dont le sexe mis à nu m’embrumait l’esprit; la panique me gagnait, mon cœur allait exploser, mon âme s’apprêtait à s’envoler. La crapule tapota encore le sexe de la pauvre Cassiopée perdue dans des pleurs muets, et il me regarda : « Maintenant tu donnes un grand coup, allez, connard! ». Je me débattis à nouveau, de toutes mes forces, comme un forcené, et je me mis à crier, mais on me lança par terre, on me piétina le visage de violents coups de semelle, je croyais que j’allais mourir, mais on me releva et à nouveau, on m’invita à battre à coup de pieds la plus belle créature que jamais le monde n’avait pu voir. « Imagine-toi que c’est un ballon de foot, ferme les yeux et frappe le haut et fort, jusqu’à Andromède! », me cria-t-on. Je levai le pied, fermai les yeux, m’élançai, et je me réveillai alors dans mon lit.

Je portai mes mains à mon cœur et je fondis en larmes. J’étais couvert de sueur. Il était quatre heures du matin, et je n’arrivais pas à chasser les images ignobles que le génie des rêves m’avait imposées. Jamais un songe n’avait été si vivide, jamais auparavant je n’avais confondu de si près le rêve et la réalité. Si à présent je me trouvais dans mon lit douillet plutôt que dans cette ruelle affreuse, une partie de moi refusait de croire qu’il ne s’agissait là que d’un simple cauchemar, comme s’il s’agissait davantage d’une esquisse du destin, de quelque présage dont il fallait me méfier.

Après une telle nuit, je ne pouvais concevoir d’aller travailler avec dans la tête le diaporama de ce rêve on ne peut plus troublant. J’annulai donc mes rendez-vous sous le prétexte que j’étais atteint de la grippe des pharaons (une maladie inventée qui ne manqua pas de faire son effet grand-guignolesque). Je passai la journée dans les ouvrages de Freud, de Jung, et d’Erikson que je revisitais d’un esprit nouveau et n’y trouvant là de quoi apaiser mon esprit, je me résolus à reconstruire sur papier tous les éléments de mon rêve. Je fis des recherches échevelées sur la Cassiopée mythologique ainsi que sur sa fille Andromède, grâce à quoi je fis de remarquables parallèles qui, néanmoins, ne me sortaient aucunement de la torpeur dans laquelle j’étais sombré.

Ah! mes amis, si seulement mon histoire s’arrêtait là… Ah! combien ais-je souhaité qu’il ne fût s’agit que d’un simple cauchemar.

De fait, le lendemain soir, je commençais à retrouver mon flegme et j’allai au Balthazar, comme à ma bonne habitude. Je saluai Ludovic rapidement et allai m’asseoir à ma table habituelle. Il m’apporta une eau gazéifiée avec un quartier de lime.

- Tu lis quoi?
- Jung.
- Ah?
- J’ai fait un rêve étrange hier. Tu connais une Cassiopée, toi?
- Cassiopée? Non. Tu parles d’un drôle de nom.
- Je trouve ça joli, moi.
- Ça n’existe pas, ça, des Cassiopée, par ici.
- Ah mais si seulement… ah mais non.

On l’appela, il retourna à sa besogne et moi à ma lecture.

Soudainement, j’échappai mon verre et mon livre, mon cœur se serra comme s’il eut été une grenade dont la goupille aurait été retirée. J’étais paralysé. Cataleptique. Perclus. Au bar, venait de s’asseoir une blonde identique à celle que j’avais rêvée.

À suivre…