samedi 10 avril 2010

Insipide histoire de shoe-claques

Le printemps pleurait ce qu’il restait d’hiver. Sous les parapluies, les gens grimaçaient, évitaient les flaques et les ruisselets en se faisant ballerines. Des lombrics se tortillaient sur l’asphalte et, cruauté du destin, mourraient écrasés sous le pied de ces saltimbanques qui atterrissaient. Certains imprévoyants sous la flotte entretenaient l’espoir secret qu’un bon samaritain ne les invite sous un grand parapluie, rêvaient à un bain chaud, à un pouding chômeur, à un chat bien gras se frottant la moustache à leur tibia. Un sans-abri, trempé comme une palourde, tentait de faire fonctionner un briquet en le secouant. Les autobus renvoyaient des tsunamis bruns et blancs sur les trottoirs. On avait beau ne pas être faits en chocolat, il pleuvait comme vache qui pisse, et on préférait l’abribus à la terrasse, son imperméable au spectacle libidineux des robes récemment libérées de la penderie.

Mes souliers étaient de véritables éponges et je songeais à l’après-midi d’inconfort que j’allais vivre en compagnie de ces consultants à shoe-claques venus s’enquérir au sujet des nouveaux produits de la compagnie, les arpions bien au sec.

J’avais un peu de temps et dans le fol espoir que Marie-Pier soit chez elle, je fis un petit détour et sonnai à sa porte. Sa voix déformée retentit dans un petit haut-parleur.

- - - C’est qui?

- - - Lulusse. Il pleut.

- - - Angé! Entre!

Retenant la porte avec la hanche, je refermai mon parapluie, puis trouvai refuge dans cet immeuble centenaire chauffé à l’eau chaude. Je chassai l’envie de me foutre les pieds entre les interstices du radiateur, montai l’escalier et voila que Marie-Pier m’attendait dans le couloir. Elle portait un chandail décolleté à provoquer des saignements de nez et un jeans troué vis-à-vis les genoux.

- - - Hééééé! Viens ici toi!

Elle m’enlaça affectueusement et me fit la bise; je pris don visage entre mes mains et lui avoua :

- - - Chaque saison de plus en plus belle, Marie.

- - - Chaque heure de plus en plus charmeur, toi, hein? Mais t’es vraiment mouillé comme une soupe, pauvre loup! Entre, je vais te présenter Fannie.

- - - C’est qui?

- - - Ma nouvelle amie… on s’aime bien, t’sais. J’ai comme l’impression que… Eh merde tu m’as dégoutté dessus.

- - - On dirait que t’as eu une montée de lait.

Nous entrâmes dans l’appartement; Fannie était assise sur un banc les jambes écartées comme si elle devait respirer par l’entrecuisse, et avalait une gorgée de vin rosée. Elles faisaient jouer du Gainsbourg et venaient de terminer leur assiettée de pâtes carbonara. Nous fîmes les présentations. Fannie était postulante au doctorat en politique internationale. Elle voyageait beaucoup, surtout en Amérique du Sud, où elle avait plusieurs amis, au Pérou comme au Chili. Elle détestait les gauchistes qui « avaient ralentis l’Amérique » et s’affichait fièrement à droite, en prenant bien soin de nuancer ses propos. Elle était après tout, me disais-je, chez Marie-Pier, qui pendant ses années de cégep avait la face d’Ernesto Guevara brodé sur son sac, et qui avait un casier judiciaire pour des dingueries commises au Sommet des Amériques de Québec, en 2001. Je pris la sage décision de ne pas soulever ces beaux souvenirs et de hocher simplement de la tête. Si d’habitude je n’hésite jamais à me lancer dans des discussions virulentes sur la politique, là, j’étais plutôt intimidé par la confiance exacerbée de cette Condoleezza Rice vanillée. Je me demandais bien ce que Marie-Pier lui trouvait de si chic à cette 6,8/10, elle qui avait toujours eu beaucoup de goût en matière de femmes, comme dans tout le reste.

Alors qu’elle pestait trop longuement sur les maladresses économiques d’Alan Garcia Pérez, j’osai rompre le câble de ses vociférations :

- - - Dis, Marie-Pier, t’aurais pas une paire de bas à me prêter? Des souliers?

Silence aride.

- - - Euh, j’sais pas, j’crois pas qu’il te feront, mes bas! Je vais aller voir… mais pour les souliers t’oublie ça.

- - - Par un tel temps, euh, t’as pas pensé mettre des caoutchoucs? me reprocha Fannie.

- - - Nah, écoute je ne suis pas encore rendu aux shoe-claques

- - - J’ignorais que c’était une destination, mais en tout cas, t’aurais les pieds secs.

Je l’aurais mordue. Putains de shoe-claques, laissez-moi tranquille avec ça, merde. C’est hideux, c’est désagréable au toucher, et, oh, l’ais-je dis?, c’est hideux!

Marie-Pier revint avec une paire de chaussettes. Elles étaient trop petites mais sèches. Je la remerciai et prépara ma sortie:

- - - Bon, eh ben, je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps. Aussi, j’ai une rencontre dans une demi-heure, je vais m’y rendre un peu d’avance, question d’avoir le temps de sécher un peu.

Mon amie sonda mon visage et lu toute de suite mon incompatibilité avec sa nouvelle copine.

- - - Ok, c’était gentil de passer me quêter des bas! Anytime!

- - - Je t’achète un pinot noir pour te remercier et on se fait un souper bientôt?

- - - Je croyais, s’interposa Condoleeza-des-Neiges, que tu préférais le blanc?

En me rendant vers le centre de conférence, je calculai mal la profondeur d’une flaque et, y ayant sauté à pieds joints, je dus me rendre à l’évidence que je donnerais cette présentation dans la flotte. J’espérais qu’on n’entendrait pas le squish de mes bas mouillés. Hélas, je fis les frais d’un rouquin, assis dans la première rangée, qui ne cessait de fixer mes pieds et de retenir un fou rire à chaque pas que je faisais. Il partageait ses observations avec ses voisins qui, eux, au moins, demeuraient concentrés.

Quand vint la pause-café, il m’invita à sortir pour fumer, avec cinq autres de ses collègues. Ils avaient des questions.

- - - Vous n’avez pas de caoutchouc, M. Angélus?

- - - Non… je les ai oubliées… au chalet, répondis-je connement.

- - - Vous allez avoir les pieds mouillés…

- - - Au point où j’en suis, vous savez…

Je hais ces porteurs de shoe-claque. Ils font sentir comme des huîtres ceux qui ne se recouvrent pas les chaussures. En rentrant, je pris soin de remarquer où l’insolent rouquin rangea ses caoutchoucs.

À la fin de ma présentation, on m’applaudit. Alors qu’allait prendre la parole mon patron pour le mot de clôture, j’en profitai pour me défiler, ma besogne étant terminée. Je repérai les putains de shoe-claques du rouquin, et bien qu’elles étaient d’une taille inférieure à la mienne, je les étirai autour de mes pieds, sorti dehors, ouvrit mon parapluie et disparut dans le déluge.


1 commentaire:

  1. Pluie fort désagréable mais à la lecture, tout ceci glisse à ravir sous les yeux. Le déluge, ça fait de bonnes histoires. Noé aussi était de cet avis je crois. Ça faisait longtemps. Heureuse de vous savoir étanche. ;)

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