jeudi 3 décembre 2009

Angélus l'ermite

Il est taciturne, ces jours ci, Angélus. Oui, il s’est retiré du monde, s’est cloîtré dans son loft, s’est enveloppé dans une couverture, et telle une huître, il attend que la menace passe. Quelle menace? Celle du monde, d’une société tissée de stéréotypes, d’un monde de sédentarité – autant du corps que de l’esprit – qui paradoxalement vante d’une part ses libertés sans limites et d’autre part incite à prendre racine, à s’immobiliser au centre des milles horizons qu’elle dessine. La menace de vieillir et d’avoir tout manqué, de se retrouver incapable de remédier aux regrets. Angélus a donc décidé de s’enfouir la tête dans les livres, dans la musique, le vin, le MDMA. Il a lu Nietzsche, Borges, Lovecraft, Poe, Miller, Joyce, a abusé des arpèges hypnotiques de Radiohead, des illuminations symphoniques de Haydn, des saignements chantés de Jeff Buckley. Il a bu des rouges de Californie et des blancs de Nouvelle-Zélande, des portos ordinaires et des scotchs iodés. Quant au MDMA, ce fut un complément fort intéressant, dirait-il, à sa monosexualité des derniers jours.

Angélus souhaite changer de vie. Il a envie de dire à son patron qu’il fucking quit, pas parce qu’il trouve son job moche, ni parce que ce n’est pas assez payant, non : juste pour faire changement. Pour sentir qu’il ne sera pas trente autres années à raconter des demi-vérités à des enfoirés de millionnaires aux quatre coins du monde, à voir la réceptionniste passer d’une jeune poulette dynamique à une vieille datte séchée et frustrée. Déjà, il est certain d’avoir remarqué un changement des ses habitudes vestimentaires. Alors qu’avant, elle osait les décolletés et les jupes courtes, on ne la voit maintenant plus qu’en tailleur (ce qui n’est pas moins sexy) ou en pantalons. Bientôt, elle portera des trucs fleuris. Et, s’il ne quitte pas ce boulot, lui, finira avec des bretelles, des bas à motifs, et des tas de plumes Montblanc accumulées avec l’ancienneté (un concept qui l’exaspère, soit dit en passant).

Mais, dîtes, que fera-t-il d’autre, hein? Il ira travailler sur un bateau de croisière dans les Caraïbes, bien sûr, bien sûr. Il ira enseigner l’anglais à des Taïwanais. Il ira faire un deuxième bac, cette fois ci, pourquoi pas, euhm, tiens, en histoire de l’art, question d’étudier quelque chose d’utile à cette société-des-nombres. Ah non, j’ai une bien putain de meilleure idée, fuck, il s’ouvrira un Gentlemen’s Club. Yup! Il fera démolir un centre d’aide aux clodos superflu et mal entretenu et il bâtira un édifice tout illuminé de néons, de xénons et de tétons où seront présentés les meilleurs shows de lesbiennes en ville.

 Il y a songé, vous savez, à tout ça, le plus sérieusement du monde. Puis, il s’est dit que tout ça était nul. Nul, nul, nul. C’est zéro (c’est zéro, c’est zéro). Ce n’est pas un bon plan. C’est de par l’en dedans que le problème doit être, pas par l’en dehors!  Il en a parlé à senseï Huan. Senseï Huan lui a dit que la solution c’était l’aïkido. Il en a parlé à Marianne. Marianne lui a dit que la solution était de la baiser. Il en a parlé à son père qui lui a dit que la solution était Jésus-Christ. Il en a parlé avec une créature imaginaire masquée rencontrée dans un trip de shrooms, elle lui a dit que la solution était… la nature. Il est allé camper dans les Adirondacks. Décoller de la gomme de pin, lancer des cailloux dans le vide, sentir des champignons étranges, surprendre des canards en train de copuler, ah! que ce Zorro de la psilocybine avait raison! La nature replace vraiment les idées, mais…

De retour en ville, il semblait à Angélus qu’il était passé d’un monde à l’autre, littéralement : le monde des arbres – le monde des automobiles. Le monde des bébites – le monde des hommes (et des femmes, si vous insistez, rhaa). Il s’est comme un expatrié de la nature dans un univers de béton, de pognon et de tét… non. Alors il est resté enfermé. Chez lui. Seul. Avec Nietzsche, Thom Yorke et Kim Crawford. Seul Louis est venu le visiter. Il lui a demandé s’il était déprimé. Angélus n’était pas déprimé. Il voulait seulement être seul. Il réécrirait des pans entiers de son existence et quand il serait prêt, il sortirait au grand jour sur un balcon, comme Évita, et proclamerait des vérités nouvelles en harmonie avec un chœur d’anges. Kyrie Angéluuuuuus.

D’ici là, terré dans ses couvertures, Angélus attend la Révélation. Celle par quoi tout s’éclairera enfin. La fenêtre de la cuisine s’ouvrira dans une phosphorescence aveuglante et une voix solennelle lui dira : « Angélus, ceci est ton putain de destin ». Et il répondra alors : « Va te faire foutre, j’te connais pas. On se pète des amphètes? »